7 février 2026

Ce 7 février 2026, mon père aurait eu 100 ans

Né le 7 février 1926,  Julien, mon père serait devenu centenaire aujourd'hui.

Pardonnez-moi cet hommage personnel mais je ne  peux pas laisser passer cette date sans une pensée émue pour l'homme qu'il fut. Pour le résumer on peut dire que c'était un personnage droit, foncièrement honnête et courageux mais au caractère pas facile. 

Bulletin de remise des prix de 1933 - Photo de classe de 1934 - CNI de 1943 avec maçon comme profession
 Photo d'identité non datée  - CNI de 1950  avec manoeuvre comme profession - Photo de son mariage en octobre 1952
Ces  photos sont tirées de toutes les archives familiales que j'ai précieusement gardées

Mon père était le seul fils de mon grand-père Émile, ancien combattant qui fut gazé lors de la première guerre mondiale. 

Julien aimait l'école et il était très bon élève. A 14 ans, le certificat d'étude en poche, alors qu'il s'apprêtait à fréquenter le lycée, la déclaration de la guerre est venue modifier inéluctablement sa trajectoire de vie et il a du renoncer à poursuivre sa scolarité (j'imagine qu'il est  allé alors travailler avec son père sur les chantiers mais je n'ai pas de souvenir relatif à cette période)

Pendant la guerre, la région mantaise, traversée par la Seine, a été la cible de nombreux bombardements  à cause de son réseau ferré et de ses nombreuses industries et cimenteries : Papa a été fort traumatisé par les années d'occupation allemande et en a toujours gardé un souvenir extrêmement précis. Son antimilitarisme farouche s'expliquait totalement par cette expérience douloureuse vécue dans sa jeunesse et peut-être aussi de ce que son propre père lui raconta de sa guerre à lui. 

Comme il ne pouvait plus exercer son métier de maçon appris sur le tas, à cause de la gâle du ciment*, une maladie professionnelle très grave qu'il déclara très tôt, Papa dût devenir ouvrier d'usine. Après une longue période passée à se soigner,  lorsqu'il a pu travailler à nouveau, il a dû se contenter d'un boulot de "manoeuvre" dans les différentes usines qui l'ont successivement embauché. A cette époque-là, il y avait encore pas mal de fabriques et d'usines dans la vallée de la Seine, les industries automobiles et chimiques étaient florissantes ; en cas de rupture de contrat de travail, on ne connaissait pas longtemps le chômage. 

Des employeurs,  mon père en a connu beaucoup, car il se rangeait toujours du coté des plus faibles, prêt à les défendre dans son rôle de syndicaliste qu'il prenait très au sérieux. C'était un vrai, un pur, pas un de ceux qui endossent ce rôle pour "entrer dans le gruyère" ou se mettre à l'abri. Et il s'est souvent retrouvé dans la situation du fusible qu'il était facile de faire sauter...ses allergies cutanées ne lui permettant plus d'accepter certains postes. 

Chez nous, pas de voiture, pas de télé, pas d'appareil photo ni de téléphone : le matin, Papa enfourchait sa Mobylette pour faire la dizaine de kilomètres le séparant de son lieu de travail. Ses journées étaient bien remplies. Au retour de sa journée à l'usine, après une collation vite avalée, il se changeait pour enfiler bottes et vieux bleu de travail et aller avec ses outils et sa brouette entretenir le jardin et s'activer au potager. L'été, il y passait même le matin avant d'embaucher à l'usine pour pouvoir arroser avant que le soleil ne tape. Il y retournait encore avant le diner, puis le soir,  à la fraiche.

Les allées bien nettes et rectilignes de son jardin étaient tracées au cordeau où pas une mauvaise herbe ne dépassait. Son jardin, c'était sa fierté, finalement peut-être le seul endroit où il a été véritablement heureux. C'était aussi pour lui un espace où il pouvait s'oxygéner loin des fumées d'usine et des émanations toxiques qu'il a trop souvent respirées au boulot, c'était un lieu où il était en communion avec les arbres et la nature.

Oui, il était fier de pouvoir nourrir sa famille avec ce qu'il produisait : je me rappelle le goût inimitable des tomates muries sur le pied, et les récoltes énormes de  haricots verts qui donnaient tellement que ma mère n'arrivait pas à fournir en faisant des conserves maison, afin de ne rien perdre. Comme il y avait quelques fruitiers dans le jardin, pommes, poires, coings, cerises, etc ...(pour les confitures et compotes) ne manquaient jamais sur la table, pas plus que la bonne soupe de légumes l'hiver, réalisée avec potirons, courges, poireaux, pommes de terre, carottes, blettes, choux etc...de sa production.

Chez nous, pas de gaspillage, que ce soit alimentaire ou vestimentaire. Tout était utilisé et nous n'achetions que le strict indispensable. Nous vivions quasi en autosuffisance, car les moyens financiers de la famille n'étaient pas mirobolants, maman n'ayant eu un travail fixe et rémunéré régulièrement que pas mal d'années plus tard. Nous ne manquions de rien pourtant : quelques lapins nourris des épluchures de nos légumes et quelques poules pour les oeufs, voici ce qui composait notre environnement et complétait nos menus. Papa savait aussi faire le cidre, chaque année à l'automne : toute la famille était mobilisée pour le ramassage des pommes, pour le lavage des bouteilles, et plus tard pour la mise en bouteilles. A l'occasion il aimait aussi travailler le bois et l'osier (j'ai encore un exemplaire des petits paniers qu'il réalisait).

Lorsque j'étais jeune, j'ai eu beaucoup de mal avec la rigueur et le niveau d'exigence de mon père. Il n'était pas commode ni arrangeant, et ne savait pas manifester son contentement. Par exemple, je ne l'ai jamais entendu dire qu'une chose était bien, ou réussie, ou bonne :  c'était  juste "pas mal" ou "pas mauvais", notamment quand il s'agissait de nos résultats scolaires, au cas où on aurait voulu se reposer sur nos lauriers. Il était important, capital même, à ses yeux, que nous réussissions bien à l'école "pour avoir le maximum de chances plus tard". Avec ma soeur, nous n'avions pas notre mot à dire et il fallait filer droit : je n'ai eu le droit d'exprimer un avis (évidemment pas conforme au sien) que lorsque j'ai commencé à travailler. Et puis j'ai quitté le foyer familial, peu de temps après cela. 

En plus des notions de solidarité et de partage, la seule véritable valeur qui l'animait, c'était le travail. C'est ainsi qu'il avait été élevé, sans tendresse, ni fioritures et c'est ce qu'il a reproduit avec nous. Nous ne sommes jamais partis en famille en vacances. Ses congés, il les passait au jardin, à construire une serre, ou à tester des greffes pour les arbres fruitiers, en plus des travaux habituels .

En fait la notion même de détente ou de loisirs lui était totalement étrangère. Par exemple, il aimait lire mais jamais je ne l'ai vu bouquiner tant qu'il était en activité. Lorsqu'il a pu prendre sa retraite par anticipation,  bénéficiant d'une charrette de licenciement dans le cadre d'un plan social -il travaillait depuis ses 14 ans-  je l'ai vu lire, beaucoup lire assis à la table du séjour et faire des mots croisés et des anagrammes, avec acharnement, cherchant à se cultiver et à s'instruire. Tant qu'il a eu des forces, il s'est occupé de son jardin sur l'intégralité de sa surface. Le jour où c'est devenu trop dur, il a tout arrêté d'un coup. Mais son moral s'en est terriblement ressenti, et il est devenu de plus en plus taciturne. En fait, il  n'a pas accepté de ne plus se sentir "utile". 

Toute sa vie, il a combattu  le racisme, les injustices, l'obscurantisme, défendant de la même manière une jeune femme employée à la compta qu'un ouvrier algérien ou marocain. Profondément athée et même anticlérical, il a toujours considéré le genre humain dans sa globalité comme unique et respectable, quelque soit la couleur de peau, la religion, le pays d'origine et les convictions profondes de chaque individu. Il a d'ailleurs convolé avec ma mère d'origine italienne. 

Ses dernières années de vie ont été pénibles pour lui car il ne se reconnaissait absolument pas dans ce nouveau monde "au capitalisme débridé". Ainsi de voir comment toutes les avancées sociales dûrement acquises par nos ainés ont été sabordées à une rapidité effarante, ou comment l'individualisme a fait des ravages parmi les petites gens, a hâté sa fin. A 93 ans, il ne voulait plus vivre et c'est un AVC qui l'a emporté en août 2019.

J'en termine-là avec cet hommage qui me remue beaucoup : si mon père était un sacré bonhomme pas toujours facile à vivre au quotidien (la fantaisie n'était pas son fort, heureusement que maman était toujours là pour arrondir les angles), j'éprouve toujours beaucoup de respect pour lui et infiniment de reconnaissance pour les valeurs d'humanité et de partage qu'il m'a inculquées. Il a honoré toute sa vie son métier d'ouvrier d'usine et je suis fière aussi de lui pour cela. 

Merci Papa. Reposes en paix, je ne t'oublie pas. 

(*) La gâle du ciment est une dermatite de contact absolument terrible, surtout sur les mains et les bras pour ce qui concerne mon père. Lorsqu'il avait une crise aigüe (plusieurs fois par an) sa peau se délitait totalement, il était comme brûlé vif ; ses mains étaient celles d'un écorché et il souffrait le martyr. Il a conservé toute sa vie les stigmates de ces crises sur sa peau quasiment devenue transparente au fil des années.  

PS : Ne croyez pas que la situation de ma famille à la campagne était exceptionnelle ou misérable. Dans mon village, bien des foyers vivaient avec un seul salaire, et les familles souvent nombreuses se satisfaisaient de ce qu'elles produisaient, avec quelques animaux de basse-cour et un jardinet pour vivre. Les besoins d'alors étaient complètement différents.

Aucun commentaire: