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19 décembre 2025

MO10 - Les ouvriers au travail à l'usine, comme l'a chanté Jean Ferrat avec "Ma môme", par Vincent

Je suis vraiment gâtée aujourd'hui car je retrouve dans ma boîte aux lettres un mail-art que m'adresse Vincent pour illustrer magnifiquement le monde ouvrier en France, avec ces ouvriers travaillant à la chaîne dans l'industrie automobile dans les années 1960.


Les 90 ans de Citroën / Jean pierre foucault - Editions Lafon 2009 - Citroën communication - Chaine de production des tractions 1934 usine Quai de Javel

Sur Instagram, lorsque j'ai vu la publication de l'envoi de Vincent sans savoir qu'il m'était destiné, je lui ai fait un commentaire pour lui dire combien j'appréciais la chanson qu'il avait choisie pour accompagner son post. Cette chanson c'était « Ma môme » de Jean Ferrat où il  parle de la vie ouvrière à travers le portrait d’une femme simple et discrète. Il évoque le travail, le quotidien et les liens modestes, avec des mots simples.
"Ma môme" de Jean Ferrat : audio officielle sur le site Youtube de Jean Ferrat
« Ma Môme » de Jean Ferrat dans un extrait du  film « Vivre sa vie », de Jean-Luc Godard 
Vidéo publiée sur le site Youtube de La bas si j'y suis.
Et cette chanson m'est terriblement familière, découverte petite car beaucoup écoutée chez mes parents, mais également toujours dans ma play-list à l'heure actuelle, comme toutes les chansons de Jean. Il savait ce qu'était le monde ouvrier, ayant lui-même travaillé quelques temps dans un laboratoire de chimie quelques années avant de se consacrer à la chanson ;  tout au long de sa vie, il ne s'est jamais éloigné des petites gens, c'est pour cette raison qu'il est autant aimé, encore aujourd'hui.

Avec Cecile et l'Être anonyme, Vincent est un fidèle pourvoyeur d'art postal pour nourrir ce thème du monde des ouvriers en France, qui me tient tant à coeur mais qui n'intéresse pas grand monde. Comment s'en étonner, avec la très grande désindustrialisation de la France et donc la quasi disparition des ouvriers, remplacés de plus en plus par des robots qui ont l'avantage de ne pas faire grève et de pouvoir travailler 24 heures sur 24. 

Merci infiniment Vincent de ce chouette mail-art : tu sais que ce monde-là  est celui de mes origines et que j'en suis fière. Cela me touche beaucoup, merci infiniment.

14 octobre 2025

MO009 - Sortie des ouvriers de l'Arsenal de Toulon, de l'Etre anonyme

Aujourd'hui une nouvelle enveloppe de l'Etre anonyme sur le thème du monde ouvrier en France, ce qui me fait très plaisir.

Sortie des ouvriers de l'Arsenal à Toulon  sur une carte postale ancienne par la Porte Castigneau - 1903 

Le temps perdu

Devant la porte de l'usine
le travailleur soudain s'arrête
le beau temps l'a tiré par la veste
et comme il se retourne
et regarde le soleil
tout rouge tout rond
souriant dans son ciel de plomb
il cligne de l'œil
familièrement
Dis donc camarade Soleil
tu ne trouves pas
que c'est plutôt con
de donner une journée pareille
à un patron ?

Jacques Prévert (1900 - 1977) -

Merci à l'Etre anonyme d'avoir déniché ce poème de Prévert que je connaissais déjà (mais dont je ne me lasse pas ) et de l'avoir associé à cette carte postale ancienne.

On y voit la sortie des  nombreux ouvriers de l'Arsenal de Toulon où l'effectif monta jusqu'à 5000 personnes vers 1860.

***
Etude des ouvriers de l’arsenal de Toulon au tournant de la Révolution française , au carrefour des histoires maritime, sociale et culturelle (1760-1820)

Par cette étude, nous cherchons à comprendre comment se forme une classe ouvrière à la fin de l’Ancien Régime et au début du XIXe siècle, et nous demandons si la Révolution française a contribué à cette formation, notamment à Toulon, ville dans laquelle ce groupe ouvrier est si important, où l’élément maritime militaire s’avère fondamental, et dans laquelle les tourments révolutionnaires prennent rapidement une envergure nationale.

Pour mener à bien notre recherche, nous exploitons autant les sources officielles telles les correspondances des autorités maritimes, les registres de matricules du port ou les délibérations des conseils de ville, les cahiers municipaux de dénombrement et de contributions. Elles permettent de cerner les contours démographiques et sociologiques du groupe « ouvriers de l’arsenal », et de mieux appréhender les processus en marche au cours de notre période grâce à la description détaillée des événements. Le silence de ces mêmes archives sur les ouvriers et plus largement sur les catégories populaires est tout aussi parlant, surtout dans l’analyse de la conquête démocratique. Elles ne sont toutefois pas suffisantes pour comprendre la vie quotidienne des ouvriers de l’arsenal. Les archives judiciaires sont à la frontière de l’officialité et de l’informel par ce qu’elles font ressortir les comportements informels des acteurs dans une institution d’État. À côté de ces sources se trouvent des documents produits par les ouvriers eux-mêmes dans le cadre de leur travail (rapports d’expertises, participation à une activité de sous-traitance de l’arsenal, etc.) ou de leur engagement politique (pétitions, adresses, placards, etc.). Comparativement aux sources officielles, ces documents sont moins nombreux mais ils déstabilisent l’historien dans ses certitudes et l’obligent à réévaluer la vie des ouvriers. N’est-ce pas toutefois là notre but ? Rompre, comme le prônait Émile Durkheim pour la méthode sociologique, avec le sens commun qui fait des ouvriers de l’arsenal une masse tantôt manipulable, tantôt dangereuse, toujours sauvage ?

Nous nous proposons de présenter notre objet d’étude et nos pistes d’investigation. Nous étudierons tout d’abord le rapport des ouvriers de l’arsenal de Toulon au monde maritime. Nous donnerons ensuite une définition de notre catégorie ouvrière par rapport aux critères de définition des classes inférieures de l’Ancien Régime. Enfin nous tenterons de discerner la conscience de classe et la conscience politique chez les ouvriers de l’arsenal, en nous portant plus sur la période napoléonienne et la Restauration.

Les ouvriers et le monde maritime

En période de paix au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle et avant la Révolution, on peut estimer à environ 1500-2000 personnes le total des ouvriers employés par la Marine à Toulon, soit 30 % des chefs de famille toulonnais. Les ouvriers spécialisés de l’arsenal sont massivement toulonnais, tandis que les artisans et gens de métiers le sont sensiblement moins. L’arsenal apparaît néanmoins pour l’ensemble des Toulonnais comme l’unique ressource des habitants de la région. Comme le rappellent les officiers municipaux de Toulon et du Revest, c’est l’arsenal qui vivifie à lui seul le canton en procurant travail aux pauvres et marchés aux plus riches.

Dans la tradition de l’histoire navale, les ouvriers apparaissent comme un élément d’une institution qui les dépasse et qui s’impose à eux, comme les instruments d’un système productif dont seules les qualités techniques sont mises en valeur et recherchées. Martine Acerra parle des ouvriers de Rochefort comme des « acteurs de la fabrique » dont « la profusion des métiers et des statuts professionnels » relèvent encore « d’un monde artisanal orienté vers une production unique, le navire de guerre ». Les ouvriers des arsenaux font donc partie des gens de mer, à terre ou embarqués, sur les chantiers ou dans les ateliers, et peuvent à bien des égards être assimilés aux marins dans les descriptions qu’en font les historiens. Sans cesse est relevée la grande diversité des catégories sociales, des classes d’âges, des statuts familiaux, des origines qui fait de la ville-arsenal un lieu où se retrouvent les marginaux, forcément brutaux, ayant le goût prononcé de l’alcool et des femmes, souvent peu respectueux de la morale chrétienne. Le marin et l’ouvrier sont des « sortes d’animaux […] séditieux, indociles, mutins, libertins ». Les ministres de la Marine déplorent que leurs hommes dilapident leurs payes dans les tripots, quitte à laisser mourir leurs familles. Par leur présence, le port devient le lieu des bagarres, des vols et des abus. M. Acerra voit également dans ces débordements le « goût de la fraude ou de la nécessité du larcin pour survivre ». Le vocabulaire utilisé renvoie la classe laborieuse des arsenaux à une classe dangereuse. Dangereuse par sa turbulence, et dangereuse par son non-respect du temps de travail, par le vol des biens de l’État (au premier rang desquels le bois pour se chauffer), par leur entente qui provoque l’envol des adjudications, et par le risque d’incendie dans l’arsenal.

Pour autant, l’étude de la fréquentation des cabarets permet de considérer ces lieux non pas sous l’angle de la gestion du personnel de l’arsenal ou celui de la police de ville mais plutôt sous l’angle de la sociabilité. Ce parti méthodologique tend à déplacer le regard de l’historien en se plaçant non plus du point de vue de l’autorité, répressive ou condescendante, mais en adoptant une grille d’analyse – pour faire vite – anthropologique. Les journées révolutionnaires à Toulon les 23 et 24 mars 1789 donnent lieu à plusieurs arrestations, à un procès devant le Parlement d’Aix et à quelques condamnations à mort dont l’exécution aurait dû se dérouler en principe à Toulon même. Mais le 23 juillet 1789, les révolutionnaires toulonnais manifestent violemment, et le Parlement de Provence commue la peine des émeutiers de mars, le cours de la Révolution les ayant en quelque sorte absouts. Or cette journée de juillet fait l’objet de quelques hypothèses sur le rôle de la confrérie des cabaretiers. Ce jour-là, dans l’église des Minimes, se tient la réunion annuelle du « Corps de Sainte Marthe » (sainte patronne des cabaretiers) pour, officiellement, élire les syndics du corps. Selon H. Lauvergne, historien toulonnais du XIXe siècle, le but réel de cette manifestation est politique car s’assemblent au couvent des Minimes des ouvriers, des artisans de toutes conditions, plusieurs bourgeois, et non pas seulement des cabaretiers. Cet exemple nous fait approcher la complexité du monde ouvrier et son imbrication avec les autres catégories sociales de la ville.

Si les points communs sont nombreux entre les ouvriers des différents arsenaux, leurs comportements varient selon qu’ils soient du Ponant ou du Levant, comme si la Mer Méditerranée influait sur les mentalités de façon différente de l’Océan Atlantique. De nombreux stéréotypes visant à distinguer les gens de Brest de ceux de Toulon sont véhiculés par les autorités, les mémorialistes, les érudits et les voyageurs. Ces images traversent les temps sans que l’on ne sache bien s’il s’agit de traditions, d’idéologies, de présupposés. Pour l’amiral Jurien de la Gravière, au XIXe siècle, les Bretons sont toujours des « Celtes à demi-sauvages », stoïques, obstinés, d’une saleté atavique et présentant un penchant immodéré pour les « liqueurs fortes ». Quant aux Provençaux, « l’ordre, le silence, la patience, la régularité, ne sont pas dans leurs instincts. Ils peuvent cependant se plier aux exigences d’un service qui leur est presque toujours antipathique ; mais c’est comme l’arc courbé par une main puissante, qui se redresse dès qu’on abandonne à lui-même ». Les différences de comportements entre gens de mer méditerranéens et gens de mer de l’Atlantique ressortent crûment à Toulon dans le contexte politiquement tendu du tournant des années 1792-1793. Depuis le début de la Révolution, la municipalité de Toulon et la Marine sont divisées, ce qui laisse aux ouvriers la possibilité de s’affranchir du contrôle militaire et de soutenir la politique des Jacobins toulonnais. Les ouvriers, d’après les autorités, usent de tous les stratagèmes pour se soustraire aux travaux et sortir de l’arsenal divers objets pouvant améliorer leur quotidien de quelque manière que ce soit. Des accusations plus graves – comme celle de favoriser les ennemis de la Révolution – sont portées à l’encontre des Toulonnais. Selon un ouvrier originaire de Bayonne, en mai 1793, les ouvriers toulonnais quittaient l’arsenal une fois l’appel passé pour aller travailler en ville. Ce témoin estime qu’il a été levé inutilement. L’ordonnateur du port constate, lui, que les ouvriers de levée employés dans l’arsenal y sont plus dangereux qu’utiles par leur manque de volonté.

Ces différences ne peuvent provenir d’un cloisonnement entre Ponantais et Méridionaux. Le système des classes concerne, depuis 1776, les ouvriers exerçant une profession dite maritime dans toute l’étendue des côtes maritimes et des rivières affluentes à la mer. L’arsenal de Toulon reçoit des ouvriers de toute la façade méditerranéenne de la France mais aussi du Sud-Ouest, des régions bordant le Rhône, et des régions forestières dans lesquelles la Marine s’approvisionnait en bois. En cas de nécessité, toutes les Inspections doivent s’aider mutuellement. Les contacts entre ouvriers bretons et provençaux sont nombreux et souvent prolongés autant dans les ateliers et sur les bateaux (leurs lieux de travail) que dans les villes. Les ouvriers de l’arsenal de Toulon partagent donc bien une identité maritime avec leurs camarades de Rochefort ou de Brest, mais cette identité n’est pas monolithique, elle est empreinte de différences.

Voyons maintenant l’influence du travail sur la conscience collective du groupe ouvrier.

Les ouvriers de l’arsenal : un peuple au travail, un peuple dans la ville

Étudier les ouvriers de l’arsenal de Toulon dès la fin du XVIIIe siècle, c’est s’interroger sur la définition d’une classe inférieure à l’époque moderne, c’est partir à la recherche du « menu peuple » et de la « populace ». Nous avons déjà donné quelques exemples de représentations accolées aux travailleurs des arsenaux qu’ils soient de l’Atlantique ou de Méditerranée. Or, dans notre cas, les qualificatifs attribués aux populations maritimes ne peuvent se dissocier de ceux allégués aux catégories populaires. Les déclarations sur les habitants de Toulon de la part du Représentant du peuple Rouyer en l’an III ne sont pas un cas aussi extrême que l’on pourrait le penser. Lorsque ce dernier écrit au Comité de Salut Public que « les trois quarts et demi des habitants qui s’y trouvent [à Toulon donc] dans le moment actuel sont des personnes qui s’y trouvent on ne sait comment et qui viennent on ne sait d’où ; la plupart ont des formes affreuses, et c’est une horde de sauvages qui a envahi un pays civilisé », n’est-ce pas à la fois une caricature des Toulonnais assimilés à des primitifs et une représentation idéalisée de la Provence – terre de civilisation –, le tout mis en opposition pour produire un meilleur effet auprès du pouvoir central ? Toulon en l’an III compte jusqu’à 12000 ouvriers, ce qui correspond bien aux trois-quarts de la population. Alors pour dépasser ces imaginaires sur des ouvriers assimilables à des troupeaux d’êtres féroces incapables de réflexion, si proches d’un état de nature hostile, il faut se placer sur un plan plus empirique et aborder l’étude des ouvriers de l’arsenal de Toulon sous l’angle de la question sociale, quitte à être tiraillé entre deux pôles : l’étude économique et l’analyse politique.

Les ouvriers de l’arsenal de Toulon ont pour « seul patrimoine le travail ». Dans l’arsenal les maîtres, les contre-maîtres (ou aides), les ouvriers en tant que tels, les apprentis, les officiers mariniers, matelots et mousses remplissent cette définition. La différence de statut n’est pas inexistante entre les ouvriers et les maîtres mais ils sont issus du même milieu social (les catégories populaires) et souvent de la même ville. Ils font preuve entre eux d’une cohésion qui dépasse le simple cadre professionnel : les maîtres et les contre-maîtres veillent à l’instruction et à la formation des ouvriers dans un rapport souvent paternel. Mais quand le travail vient à manquer, les ouvriers tombent dans une plus grande pauvreté. Les ouvriers de l’arsenal de Toulon sont, de ce point de vue, bien les membres de ce peuple « qui vivent avec des salaires quand ils sont suffisants ; qui souffrent quand ils sont trop faibles ; qui meurent de faim quand ils cessent ». Ils connaissent la précarité et développent des moyens de la prévenir si bien que le salaire monétaire, certes significatif en ville, n’est qu’une des formes du revenu populaire. Les ouvriers des arsenaux mettent en œuvre toute une gamme d’actions pour survivre : le recours à la distribution de pain et au ramassage des copeaux, le travail en perruque, la pluriactivité, ou l’abandon de l’arsenal pour des chantiers civils mieux rémunérés. L’étude du travail et des salaires est corrélative à celle de la consommation. En plus de se nourrir (le tiers du montant de leurs journées est consacré dans l’achat de pain), de se vêtir et de se loger, l’ouvrier voit son salaire amputé de diverses manières. Les ouvriers doivent acheter leurs outils de travail, dont le coût est considérable, et détourne bien souvent le travailleur tenté par l’engagement à l’arsenal. Quatre deniers par livre sont en plus retenus pour alimenter la Caisse des Invalides. La situation est encore plus difficile pour les ouvriers de levée : ils souffrent de recevoir un salaire moins élevé que celui perçu sur les chantiers privés, ils ne bénéficient pas des avantages en nature des ouvriers volontaires (distribution de pain, sortie de copeaux), et ils doivent subvenir aux besoins de deux ménages, le leur et surtout celui de leur famille, parfois à l’autre bout de la France.

En période de récession économique et de hausse du chômage, ou en période de crise frumentaire quand le manque de céréales provoque la hausse du prix des denrées, interviennent, notamment lors des périodes de soudure, les secours distribués par la municipalité ou par la Marine. Les efforts combinés de la Ville et de la Marine n’empêchent toutefois pas les émeutes de mars 1789. Au début de ce mois, sont dûs quatre, voire cinq mois aux ouvriers. L’intendant du port demande même à son ministre de tutelle de quoi payer au moins deux mois de soldes par crainte d’une éventuelle révolte. Mars 1789 correspond aussi à la période de rédaction des cahiers de doléances en préparation des États Généraux. Tous les maux des ouvriers de l’arsenal se cristallisent autour du problème des ouvrages à l’entreprise, généralisé par l’État depuis 1786. L’article 1 de la section Marine du cahier de doléances du tiers état de la ville l’exprime bien :

Art. 1er – La suppression des entreprises et prix-faits dans l’arsenal, et que dans la fixation des fonds, celui pour le salaire des ouvriers ne donne plus lieu à cette classe précieuse de sujets, à s’expatrier et à porter leurs utiles services à la première puissance qui veuille lui donner du pain : cette émigration devient chaque jour plus frappante et les suites politiques plus à craindre. »
C’est donc dans ce climat de misère et d’effervescence politique qu’éclate l’insurrection du 23 mars 1789.

Dans le domaine politique, « les classes inférieures ont été pendant de très longues périodes des classes silencieuses ». Ce silence relatif n’a pourtant pas évité aux classes inférieures d’apparaître menaçantes aux yeux des élites, si bien que la prise de parole par le peuple est déjà une subversion historique. La Révolution française représente un moment privilégié pour scruter les ouvriers de l’arsenal. À la fin de l’Ancien Régime, le peuple est sujet et non citoyen, il forme un peuple, et même un bas peuple, sans droits politiques. Or, à partir de 1789, nous assistons à la conquête de la politique par les ouvriers de l’arsenal de Toulon : ils s’emparent des droits politiques dans les assemblées primaires, ils travaillent pour la Nation et la défense de la Patrie, ils ont conscience d’appartenir aux couches populaires. Reprenons l’exemple des événements de mars 1789. Le 23 du mois, les délégués des corporations se réunissent à l’Hôtel de Ville afin de rédiger les cahiers de doléances. Le « bas peuple » de Toulon se regroupe dans « la salle basse de l’Hôtel de Ville » mais suite à un incident à propos de l’interprétation du code électoral, les assemblées tournent à l’émeute. Les maisons des archivistes sont pillées et le piquet pour un temps suspendu. L’aspect anti-municipal est également présent : la maison du maire est saccagée, et c’est à cause de l’interprétation du règlement électoral que les catégories populaires, massivement exclues des assemblées, se soulèvent. L’émeute constitue alors un moyen de se faire représenter. La particularité de Toulon vient de ses ouvriers de la Marine qui se mobilisent avec « la plus basse classe » et profitent de l’appui des artisans, des commerçants et de leurs employés que le chômage à l’arsenal pénalise. Ils prolongent la lutte en adoptant la grève comme moyen de pression sur les institutions. « Le 25 mars les ouvriers de l’arsenal s’attroupèrent, la cloche les appela vainement au travail, ils refusèrent d’aller à l’ouvrage se plaignant avec aigreur de l’inexactitude de leur payement ». Le commandant de la Marine ne doit sa survie qu’au don de 60.000 livres versé par un imprimeur toulonnais pour le règlement de la solde des ouvriers. Et c’est en autorisant les ouvriers de l’arsenal à élire leurs propres députés que les autorités municipales désamorcent une crise profonde.

Conscience politique et conscience de classe

Revenons à la question posée dès l’introduction : comment se forme une classe ouvrière à la fin de l’Ancien Régime et au début du XIXe siècle ? Nous pensons qu’elle se forme en partie par la politisation des ouvriers.

Le premier élément fédérateur parmi ces ouvriers, nous l’avons dit, c’est le travail. Celui-ci influence les comportements au-delà des problèmes de salaires. Il touche au corps et aux mentalités par les pratiques et les techniques qu’il met en œuvre et que les ouvriers adoptent selon des normes édictées par la hiérarchie et selon un ensemble de routines destinées à s’approprier leurs moyens de productions. Il est vrai que l’arrivée des ouvriers du fer, aux dépends des ouvriers du bois, a modifié la structure de la population ouvrière toulonnaise, qu’elle a changé bon nombre de traditions, notamment en brisant les « dynasties » familiales de charpentiers et en faisant appel à des entreprises civiles possédant le savoir-faire métallurgique (un savoir-faire qui dépasse celui des chaudronniers et des fondeurs de l’Ancien Régime). Comme en témoigne l’amiral Jurien de La Gravière dans ses mémoires, « la vapeur est venue apporter dans les conditions de notre métier plus qu’un changement radical : elle a produit une révolution ; elle a bouleversé de fond en comble nos traditions, nos plaisirs, nos usages et jusqu’à nos mœurs ». Jusqu’au premier tiers du XIXe siècle, les ouvriers mécaniciens et chauffeurs de l’arsenal sont des étrangers issus de l’industrie privée et bien payés – en tout cas, mieux que leurs collègues des métiers traditionnels. Ils défendent leur savoir-faire en interdisant d’approcher des machines qu’ils conduisent, même si apparemment la plupart d’entre eux possèdent une expérience et une habileté moindres que les ouvriers anglais.

Mais le changement de mentalités est-il si mécanique et si radical ? Sewell avance que « la solidarité de classe, lorsqu’elle apparut pour la première fois au début des années 1830, fut la généralisation, la projection à un niveau supérieur de la solidarité corporative. La fraternité plus large de tous les ouvriers ne devient concevable qu’à partir du moment où les corporations ouvrières se perçurent comme de libres associations de citoyens au travail productif et non comme un corps distinct, voué au perfectionnement d’un art particulier. ». Or, pour le cas de l’arsenal de Toulon, nous peinons à trouver cette solidarité corporative dans le sens où nous avons affaire à un monde déjà industriel. Les corporations toulonnaises semblent intégrer les maîtres des arsenaux, mais seulement eux. Ces instances sont trop étroites pour embrasser les mouvements de 1789 ; les ouvriers de l’arsenal ont participé à d’autres formes de sociabilité au premier rang desquelles le club des Jacobins et le Comité central des ouvriers, syndicat avant la lettre pourrait-on dire. Leur sociabilité sous l’Ancien Régime et la Révolution est toutefois moins difficile à trouver que celle sous l’Empire. D’une part, parce que les confréries ou les clubs ont des buts publiquement présentés ; d’autre part, parce que le caractère policier du système napoléonien a atomisé le mouvement ouvrier. Par exemple, en 1807, le Préfet maritime de Toulon déclare qu’il « est défendu à tous officiers civils et militaires, officiers de santé, sous-officiers, officiers-mariniers, matelots et soldats, maîtres, contre-maîtres et ouvriers de l’arsenal, novices et mousses et autres employés tenant au service de la marine, de se trouver dans les maisons ci-après désignées. (...) Tout employé de la marine, sans distinction de grade, qui sera trouvé dans ces maisons, sera arrêté et puni avec la dernier sévérité ». Mais à ce moment-là, sous l’Empire, apparaissent les sociétés de secours mutuels. Sewell écrit à leur propos qu’elles étaient des « versions postrévolutionnaires des confréries d’Ancien Régime » : elles se chargent des funérailles, portent le nom d’un saint patron qu’elles fêtent. Outre ces activités, la société organise parfois des sorties dominicales pour les ouvriers, leurs familles et leurs amis. Ainsi, sous leur forme publique apparente, malgré leurs petits effectifs apparents, les sociétés de secours mutuel comprennent, toujours d’après Sewell, l’ensemble des membres d’un même métier. Et quand bien même la société ne regrouperait qu’une minorité, elle fournirait le symbole d’une organisation œuvrant tant d’un point de vue moral que pratique pour tous les ouvriers. Nous tentons d’appréhender ce mouvement de société mais il est très difficile d’en saisir la composition et la vie intérieure (débats, discussions). Les archives départementales et municipales sont peu nombreuses sur ce thème et durant ces années.

De même, il est difficile de connaître la tendance politique de la majorité des ouvriers. D’après un rapport du Préfet du Var, en juin 1820, on pourrait détecter quelques penchants bonapartistes. Le 22, huit ouvriers boulangers ont chanté dans une guinguette : « Vive le brave Napoléon, il nous a conduit à la victoire et il nous y conduira encore, il reviendra pour chasser les Bourbons. ». Les boulangers, dans leur ensemble, ne sont pas des inconnus pour les autorités royalistes. En janvier 1815, le préfet maritime de Toulon demande à son ministre de tutelle de pouvoir changer tous les chefs de la boulangerie de l’arsenal et d’en recevoir un, provenant d’un port du Ponant. Il ajoute qu’il serait bien « de faire suivre ce maître par quelques aides, capables de le bien seconder & de donner à la manutention, la direction convenable & de faire changer les habitudes vicieuses des ouvriers du pays »

Mais les ouvriers soutiennent-ils Napoléon pour lui-même ? Rien n’est moins sûr. Sous le Consulat déjà, le 2 nivôse an VIII, les officiers de la Marine passent la revue à bord du vaisseau amiral par le travers du grand rang où il y avait plusieurs maîtres d’équipages. Un officier voulut « qu’on publie une victoire sur le port » ; un maître d’équipage « s’est permis de dire ironiquement que c’était la victoire remportée [à Aboukir] ». L’effort de guerre a permis à l’empereur d’avoir les faveurs des ouvriers toulonnais. Pourtant, en 1815, les ouvriers acceptent la Restauration : « tout le peuple de Toulon, hommes, femmes et enfants, parcourt les rues agitant des étendards blancs au son des fanfares et tambourins d’un bout de la ville à l’autre (en criant) vive le Roi, vivent les Bourbons ! ». Les quelques mouvements de colère individuels (voir ci-dessus) ou collectifs (voir les mouvements contre le défaut d’approvisionnement en denrée de 1801 ou contre le retard de paiement en 1813) remettent en cause le schéma trop vite admis d’un port militaire acquis à Napoléon de façon unanime et en opposition avec Marseille, port commercial que le blocus napoléonien pénalise. L’adhésion à l’Empire chez les ouvriers de l’arsenal est soumise à trop d’aléas et de contraintes sociales pour s’affirmer de façon inconditionnelle.

Conclusion

Notre objet d’étude porte ainsi sur une catégorie populaire urbaine, composite et complexe : les ouvriers de l’arsenal de Toulon, à l’œuvre dans un monde bouleversé dans ses usages politiques, culturels et sociaux par la Révolution française.


Nous avons vu que l’identité maritime de ces ouvriers est indéniable mais elle se nourrit d’influences diverses qui lui donnent son originalité. Les ouvriers font bien partie du peuple mais là encore, il n’y a pas unanimité : la diversité des métiers et des statuts professionnels, la contingence des carrières et le milieu familial incitent l’historien à appréhender le monde ouvrier toulonnais comme un monde pluriel. Enfin, les ouvriers de l’arsenal de Toulon possèdent une conscience politique, souvent confuse car soumise au poids de la tradition, de la hiérarchie et surtout des événements. Ils forment bien la base de la classe ouvrière chère à Flora Tristan, mais une classe en gestation et qui ne bénéficie pas encore des apports théoriques et politiques du XIXe siècle.

Source : Auteur Julien Saint-Roman, professeur certifié du secondaire, actuellement ATER à l’Université de Provence, poursuit une thèse sur Les ouvriers de l’arsenal de Toulon (1760-1820) sous la direction de Mme Christine PEYRARD au sein du laboratoire TELEMME. Intégré au groupe de recherche « Lumières et Révolution française : processus de civilisation » ainsi qu’au séminaire d’histoire moderne, Julien Saint-Roman a participé à diverses manifestations d’histoire sociale et d’histoire de la Révolution française.
Référence électronique Julien Saint-Roman, « Les ouvriers de l’Arsenal de Toulon, 1760-1820 », Rives méditerranéennes [En ligne], Varia, mis en ligne le 15 octobre 2012, consulté le 13 octobre 2025. URL : http://journals.openedition.org/rives/4460 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rives.4460

27 août 2025

MO008 - Définition et illustration de ce qu'est un ouvrier, en France comme aux USA, par l'Être anonyme

Pour son envoi du jour, l'Être anonyme a repris la définition officielle de ce qu'est un ouvrier car pour beaucoup de gens, ce type de métier est devenu tellement connoté négativement qu'on ne veut plus du tout pouvoir être identifié à ce type de travailleur.

C'est particulièrement vrai en France, d'où le besoin que j'avais de voir honorer toutes ces personnes,  tombées dans l'oubli, alors qu'elles ont largement contribuer à faire tourner l'industrie française, dès le début de l'ère industrielle et  tout au long du 20e siècle. 

Moi je suis issue de ce milieu-là, et j'en suis particulièrement fière quand je fais le constat des valeurs  de travail, de probité, d'honnêteté, de persévérance qui nous ont été inculquées. Je remercie mes parents qui ont très bien compris qu'il fallait absolument tout faire - et qui se sont serrés la ceinture pour cela- afin que nous puissions étudier et apprendre un vrai métier, eux qui ont connu la guerre et qui ont dû quitter l'école à 14 ans pour pouvoir ramener vite un (petit) salaire à leurs parents. 

 

Je n'ai pas d'écho sur ce qui se passe outre-Atlantique aujourd'hui. Mais j'imagine que sous l'ère de Trump-2, on continue d'élaborer des buildings et qu'on continue d'avoir besoin de main d'oeuvre pour ce faire. Comme chez nous, c'est très probablement de la main d'oeuvre étrangère, voire des sans-papiers, employés au noir, ceux dont la vie ne vaut rien! Dans le domaine du bâtiment, les accidents de travail sont nombreux et on le sait, là-bas, pas de couverture sociale à un prix abordable pour les petites gens.

Jolie composition en combinant le fond noir de l'enveloppe, la photo de l'ouvrier sur le site de construction de l'Empire State Building de 1930 et le magnifique timbre sur Juliette Greco en noir et blanc! Bravo l'artiste et merci beaucoup de te donner tant de mal pour nourrir ce thème.

20 août 2025

MO007 - Force et dignité des luttes ouvrières, avec Rose Zehner, de la part de Vincent

Aujourd'hui encore Vincent me gâte avec un nouveau mail-art sur mon thème "en mémoire du monde ouvrier de France". 

Cette fois c'est par le biais d'une  photo de Willy Ronis que le monde ouvrier est représenté : voici l'histoire incroyable de cette photo et celle de la syndicaliste Rose Zehner, s'adressant aux femmes de son atelier en vue d'une grève à suivre chez Citroën Javel, en 1938 ! Bravo à elle, elles n'étaient pas si nombreuses les femmes à oser prendre de telles responsabilités et à oser tenir un poste si exposé !

Rose Zehner, déléguée syndicale CGTU-Manifestation chez Citroën Javel en 1938-Photo de Willy Ronis

les deux photos sont aussi de Willy Ronis, mars 1938- à gauche, Rose Zehner, à droite auvriers à la cantine
Figure emblématique des luttes sociales de l’entre-deux-guerres, Rose Zehner incarne la détermination et la dignité du monde ouvrier. "De celle qui chante debout, qui travaille et qui lutte… De celle qui n’a jamais baissé les bras."
Histoire de la photographie

Cette photographie est prise, le 23 mars 1938, à la veille de la grève des ouvriers métallurgistes par Willy Ronis — qui signait ses clichés à l'époque de son pseudonyme, Roness — pour le journal communiste Regards. La photographie, largement sous-exposée, n'est pas publiée à l'époque parce que Ronis ne dispose pas du papier argentique adéquat. Devant rendre les clichés pour 17 heures au plus tard, il en est très frustré puis l'oublie. Son tirage n'interviendra que quarante-deux années plus tard.

Sur la photographie, on voit Rose Zehner, de retour du ministère de la Guerre, en train de faire le compte rendu de la délégation pour la « solidarité avec les gars d'Espagne » face aux travailleuses réunis dans l'atelier de sellerie de Citroën-Javel.

Willy Ronis explique : « J'étais dans l'usine, en grève, j'ouvre une porte et je tombe sur cette scène. C'était l'époque où les conquêtes sociales de 1936 étaient remises en question. Les gens criaient de colère. Je n'ai pas eu une vraie réaction de reporter : l'atmosphère était tellement tendue que je me suis senti de trop et suis parti. Je n'ai fait qu'une photo, celle-là. Il a fallu attendre 1982 pour que je rencontre cette femme, Rosette [Rose Zehner]. Nous avons reparlé de cette époque et elle m'a dit qu'elle avait eu le temps de me voir et cru que j'étais un flic ! Tout au long de ma vie, j'ai fait mienne la lutte des hommes pour leur dignité et leur mieux- être. »

En 1980, pour la sortie de son livre, Sur le fil du hasard, Willy Ronis parcourt ses vieux clichés. Il tombe sur la photo de l'usine Citroën et décide de la publier dans son ouvrage. Une cousine de Rose découvre la photographie et en parle à celle-ci qui se met en contact avec Willy Ronis.

Qui était Rose Zehner

Rose Zehner, née Rose Francine Goderel, à Paris (XVe), le 8 avril 1901 et morte le 1er août 1988 à Laigle dans l'Orne.

Rose Zehner est orpheline dès l'âge de neuf ans. Très jeune, elle doit travailler comme ouvrière. Sa "grande gueule», son humour la font connaître de tous. Militante communiste, elle adhère et milite au sein de la CGTU. En 1938, lors des grèves chez Citroën, elle est photographiée par Willy Ronis tandis qu'elle harangue la foule des ouvrières réunies dans la sellerie de l'usine de Paris, dans le quartier de Javel.

Après les grèves de 1938, elle est licenciée du fait de son action militante. Elle ouvre alors un bistrot rue Saint-Charles, le Où va-t-on ? Chez Lulu et Rosette. À la fin de la guerre, elle s'installe dans l'Orne.

En 1983, elle est invitée dans le cadre des Rencontres de la photographie d'Arles. Elle est acclamée par la foule.
***
Je remercie tout particulièrement Vincent pour sa constance et son audace : il est le principal contributeur de ce thème qui n'est pas facile et pour lequel il n'y a guère d'engouement .

Dommage de ne pas vouloir se souvenir de toutes les luttes et les acquis sociaux obtenus grâce à la détermination et à la dignité de ces ouvriers et ouvrières-là. Combien de tous ceux qui sont en train de faire bronzette sur la plage en ce moment se souviennent encore que c'est grâce à leurs actions que nombre d'avancées sociales ont pu voir le jour.. et qu'il faut continuer à rester vigilants pour qu'elles ne se réduisent pas davantage à peau de chagrin (le processus est déjà bien avancé). 

Alors merci doublement à Vincent d'avoir pris ce sujet à bras le corps et choisi de magnifiquement l'illustrer sur Instagram par la chanson de Jean Ferrat "Ma France" écrite en 1969 - ce que je fais également:

Ma France
De plaines en forêts de vallons en collines
Du printemps qui va naître à tes mortes saisons
De ce que j'ai vécu à ce que j'imagine
Je n'en finirais pas d'écrire ta chanson
Ma France

Au grand soleil d'été qui courbe la Provence
Des genêts de Bretagne aux bruyères d'Ardèche
Quelque chose dans l'air a cette transparence
Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche
Ma France

Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnait le vertige
Et dont vous usurpez aujourd'hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France

Celle du vieil Hugo tonnant de son exil
Des enfants de cinq ans travaillant dans les mines
Celle qui construisit de ses mains vos usines
Celle dont monsieur Thiers a dit qu'on la fusille
Ma France

Picasso tient le monde au bout de sa palette
Des lèvres d'Éluard s'envolent des colombes
Ils n'en finissent pas tes artistes prophètes
De dire qu'il est temps que le malheur succombe
Ma France

Leurs voix se multiplient à n'en plus faire qu'une
Celle qui paie toujours vos crimes vos erreurs
En remplissant l'histoire et ses fosses communes
Que je chante à jamais celle des travailleurs
Ma France

Celle qui ne possède en or que ses nuits blanches
Pour la lutte obstinée de ce temps quotidien
Du journal que l'on vend le matin d'un dimanche
A l'affiche qu'on colle au mur du lendemain
Ma France

Qu'elle monte des mines descende des collines
Celle qui chante en moi la belle la rebelle
Elle tient l'avenir, serré dans ses mains fines
Celle de trente-six à soixante-huit chandelles
Ma France

19 juin 2025

MO006 - Chant populaire ouvrier de 1846, de L'Être anonyme

Quand je vous dis qu'il est très difficile de parler encore et d'illustrer le monde ouvrier en France, ma correspondante bretonne L'Être anonyme vient de s'en rendre compte!

Pour joliment compenser ce manque d'images, elle m'adresse d'une façon très originale les paroles du "Chant des ouvriers" de 1846, écrit paroles et musique par Pierre Dupond (1821-1870). Sous la forme d'un hexagone (=la France), le mail-art présente sur chacun des ses côtés un couplet de la chanson, au centre le refrain final et sur chacun des angles de la figure géométrique le timbre ainsi qu'une fraction de mon adresse. Quelle belle idée !

Écrite, publiée, et fort diffusée en 1846-1847, cette chanson de Pierre Dupont connut évidemment une seconde jeunesse sous la Seconde République, avec des résonances évidemment différentes avant et après Juin 1848 :

Le  Chant des Ouvriers

Nous dont la lampe, le matin,
Nous tous qu’un salaire incertain
Ramène avant l’aube à l’enclume,
Nous qui des bras, des pieds, des mains,
Au clairon du coq se rallume,
De tout le corps luttons sans cesse,
Sans abriter nos lendemains,
Contre le froid et la vieillesse,

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons (ter)

A l’indépendance du monde !
Nos bras, sans relâche tendus
Aux flots jaloux, au sol avare,
Ravissent leurs trésors perdus,
Ce qui nourrit et ce qui pare :
Perles, diamants et métaux,
Fruit du coteau, grain de la plaine ;
Pauvres moutons, quels bons manteaux
Il se tisse avec notre laine !

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons (ter)

Quel fruit tirons-nous des labeurs
Qui courbent nos maigres échines !
Où vont les flots de nos sueurs ?
Nous ne sommes que des machines.
Nos Babels montent jusqu’au ciel,
La terre nous doit ses merveilles :
Dès qu’elles ont fini le miel,
Le maître chasse les abeilles.

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons (ter)

Au fils chétif d’un étranger
Nos femmes tendent leurs mamelles,
Et lui, plus tard, croit déroger
En daignant s’asseoir auprès d’elles ;
De nos jours, le droit du seigneur
Pèse sur nous plus despotique !
Nos filles vendent leur honneur
Aux derniers courtauds de boutique.

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons (ter)

Mal vêtus, logés dans des trous,
Sous les combles, dans les décombres,
Nous vivons avec les hiboux,
Et les larrons, amis des ombres ;
Cependant notre sang vermeil
Coule impétueux dans nos veines
Nous nous plairions au grand soleil,
Et sous les rameaux verts des chênes.

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons (ter)

A chaque fois que par torrents
Notre sang coule sur le monde,
C’est toujours pour quelques tyrans
Que cette rosée est féconde ;
Ménageons-le dorénavant,
L’amour est plus fort que la guerre ;
En attendant qu’un meilleur vent
Souffle du ciel ou de la terre,

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons (ter)
A l’indépendance du monde !

Pierre Dupont, Le chant des Ouvriers Le chant des Ouvriers par Pierre Dupont. Prix : 2 sous. Paroles et musique. 
A Paris, chez l’Auteur, rue de l’Est, 17. Impr. Bautruche. Tantestein et Cordet, 90 rue de la Harpe. 1848

Je ne connais pas encore ce chant mais je vous propose de l'écouter, interprété par le Groupe Tapage Nocturne :

Vidéo publiée sur la chaine Youtube du groupe Tapage Nocturne
TAPAGE Album N°2 - 7 - Le chant des ouvriers - chant populaire - Pierre DUPONT 1821-1870

Des Dupuis, des Durand... Hommage à un Dupont. On ne lit plus Pierre Dupont. Les histoires de la littérature ignorent ou ne le mentionnent qu'en raison de l'intérêt que Baudelaire lui portait. Pierre Dupont, il est vrai, n'appartenait pas au milieu littéraire, n'était pas poète poli au contact des écoles savantes, mais un ancien canut lyonnais devenu chansonnier populaire autodidacte, chantant lui-même ses chansons qui décrivaient la misère, les révoltes des paysans et des ouvriers. C'est sur les paroles du chant des ouvriers que nous avons écrit cette mélodie valsée, hymne que nous reprenons tous en cœur pour finir, en hommage... 
Christelle DURAND : accordéons diatoniques SOL/DO et RÉ/SOL Stéphane DURAND : Vieille acoustique et électro-acoustique Régis DUPUIS : Cornemuse 20 et 23 pouces et accordéon SOL/DO Brigitte DUPUIS : chant et voix Emmanuel "Manu" DUPUIS : Violon Guillaume DURAND : clarinette et saxophone Christophe Brégain : percussions Rémy Abiven : Contrebasse Co-prod : sutiod Blatin - Tapage - 2000 Enregistrement / mixage : Fred Ibanez Maquette et Desing : Régis Dupuis Photos : Jeff Dantin, François Laugine, Patrice Dalmagne Distribution : L'AUTRE DISTRIBUTION

*** Pierre Dupont vu par Charles Baudelaire ***
Source Wikipédia

Dans sa préface au recueil Chants et chansons de Dupont, Baudelaire écrit en 1851 un vibrant hommage à l'homme et au poète : «Raconter les joies, les douleurs et les dangers de chaque métier, et éclairer tous ces aspects particuliers et tous ces horizons divers de la souffrance et du travail humain par une philosophie consolatrice, tel était le devoir qui lui incombait, et qu'il accomplit patiemment. Il viendra un temps où les accents de cette Marseillaise du travail circuleront comme un mot d'ordre maçonnique, et où l'exilé, l'abandonné, le voyageur perdu, soit sous le ciel dévorant des tropiques, soit dans les déserts de neige, quand il entendra cette forte mélodie parfumer l'air de sa senteur originelle,

Nous dont la lampe le matin
Au clairon du coq se rallume,
Nous tous qu'un salaire incertain
Ramène avant l'aube à l'enclume…

pourra dire : je n'ai plus rien à craindre, je suis en France ! (…) Quand je parcours l'œuvre de Dupont, je sens toujours revenir dans ma mémoire, sans doute à cause de quelque secrète affinité, ce sublime mouvement de Proudhon, plein de tendresse et d'enthousiasme : il entend fredonner la chanson lyonnaise,
Allons, du courage,
Braves ouvriers !
Du cœur à l'ouvrage !
Soyons les premiers.

et il s'écrie : Allez donc au travail en chantant, race prédestinée, votre refrain est plus beau que celui de Rouget de Lisle.»

24 mai 2025

MO05 - Hommage aux ouvriers maghrébins, par Vincent

Vincent est l'un des mes correspondants le plus assidu sur mon thème "en mémoire du monde ouvrier" et je l'en remercie vivement.

Il a été inspiré cette fois par un documentaire "504" de Mohamed El Khatib, diffusé sur France3, dont voici le résumé : 

Trois chiffres, quatre roues, et des milliers de souvenirs sous le capot. Qu'auraient été les retours au bled sans la 504, cette bagnole capable d'avaler sans broncher les kilomètres, lestée de pyramides de valises, de casseroles et de gazinières? De cet increvable "chameau mécanique" Mohamed El Khatib fait le oteur d'une plongée vivante et intime dans l'histoire populaire. Mêlant son propre récit familial aux témoignages de celles et ceux qui ont vécu cette transhumance estivale vers le Maghreb....

...Derrière l'anecdote des souvenirs vacanciers pointe l'inconfort de ceux qui revenaient au pays dans leurs plus beaux habits, cherchant à incarner prospérité et réussite alors qu'ils "étaient écrasés et broyés toute l'année". Et le mal-être ressenti de 'être plus vraiment d'ici ni complètement de là-bas...(source Telerama n°3891-3892 du 07/08/24).

On y voit une Peugeot 504 chargée à bloc, sur le départ. Ce n'est pas qu'une voiture : c'est un témoin silencieux. Des hommes venus d'Algérie, du Maroc, de Tunisie y ont mis ce qu'ils pouvaient emporter de leur vie. 

Ils ont vécu dans les foyers Sonacotra, travaillé dans le béton, le bitume, l'acier, sur les chaines de montage. Leurs mains ont bâti la France, des années 60 à 80, dans l'ombre.

***

Pour illustrer musicalement (comme il l'a fait sur Instagram en publiant le post relatif à cet envoi) Vincent préconise une chanson Ya Rayah, écrite par Dahmane El Harrachi et reprise plus tard par Rachid Taha. 

Pour Vincent, cette chanson "parle de ceux qui partent, de ceux qui espèrent revenir, de ceux qu'on oublie".  Par ce mail-art, mon correspondant a voulu leur rendre un peu de place car ils n'ont pas laissé beaucoup d'archives, mais ils ont laissé des traces, parfois une photo suffit à les faire réapparaitre.

Cette chanson, Ya Rayah je la connais et je l'ai fredonnée mais j'ignorai tout des paroles.Voici ce qu'en disait Rebecca Manzoni sur France Inter dans son émission Tubes and Co. 

Il y a combien de kilomètres entre l’Aveyron et l’Algérie ? Beaucoup je crois.

Mais nous y sommes. Sur les routes de l’Aveyron, c'est l’été. Fenêtres ouvertes et musique à fond. On chante en yaourt : “Ya rayah win m’safar trouh taya wa twali”. On ignore ce que ça dit mais la bagnole devient un club, et tout de suite.

Plus tard, on saura que “Ya Rayah”, ça veut dire “toi qui t’en vas”. Que cette chanson parle d’Ulysse, des arabes, des juifs, des ritals ou de ceux qu’on appelle aujourd’hui “les migrants”. Ça fait du monde. Tous ceux qui quittent. Parfois pour le pire. 
Cette chanson dit ceci : Toi le voyageur, où vas-tu ? Tu t’épuiseras et reviendras. Combien de gens peu avisés l’ont regretté avant toi et moi.

Une chanson de l’exil, avec l’espoir au départ et la souffrance pour point de chute. Une chanson écrite à Paris. Dans le Paris immigré du début des années 70. L’auteur, c’est Dahmane El Harrachi, maître du chââbi algérois, dont voici la voix.

Rachid Taha reprend cette chanson une première fois en 1993. En Algérie, ce sont les années noires. Là-bas, et ici, on entend les mots Front Islamique du Salut. “Ya Rayah” passe alors totalement inaperçu.

Taha ressort le titre fin 97 et en Mai 98. Or le 12 Juillet 1998, il se passe ceci…Jacques Vendroux au micro. La France est black blanc beur ! Tout le monde s’aime ! Le monde est merveilleux. A partir de là “Ya Rayah” devient une chanson qui fait le tour du monde et Rachid Taha devient star internationale.

Au début des années 90, il a posé les fondements de l’électro à la sauce arabo–franco–anglaise avec un album injustement méconnu. En 98, la musique électronique française dite French touch explose enfin... et lui fait quoi ? Il remplit un devoir de mémoire.

De ce début de la chanson, il disait : Il suffit d’écouter l’intro jouée au luth pour se rendre compte du respect envers l’auteur, envers son histoire et envers ceux à qui s’adresse cette complainte.

A ce respect de l’histoire, Rachid Taha ajoute une pulsation du futur, conçue par le producteur anglais Steve Hillage. Chaâbi traditionnel et techno s’allient dans la transe. Et "Ya Rayah" réconcilie.

Une réconciliation entre la première génération d’immigrés, que raconte cette chanson. Une génération hantée par le retour au pays. Une réconciliation avec leurs fils et leurs filles qui sont d’ici et qui ont hérité d’une nostalgie pour un pays qu’ils ne connaissent pas.

Ce “Ya Rayah” des dancefloor par Rachid Taha, c’est la fierté, la célébration moderne d’un patrimoine. Des nuits de joie sur des larmes.

Paroles de "Ya Rayah" (Traduction)

"Toi voyageur"
Ô toi qui pars, où que tu ailles, tu finiras par revenir

Combien de gens peu avisés l'ont regretté avant toi et moi

Combien de pays surpeuplés et de régions désertes as-tu vu?
Combien de temps as-tu gaspillé? Combien vas-tu en perdre encore et que laisseras-tu?

Ô toi l'émigré, combien tu t'épuises à force de te démener dans le pays des autres
Le destin et le temps suivent leur course mais toi tu l'ignores
Les difficultés ne durent pas, et toi tu ne construiras, ni n'apprendras rien de plus, ainsi
Ô toi qui pars, où que tu ailles, tu finiras par revenir

Pourquoi ton cœur est-il si triste? Pourquoi restes-tu planté là comme un malheureux?
Les jours ne durent pas, tout comme ta jeunesse et la mienne
Ô le malheureux dont la chance est passée, comme la mienne
Ô toi qui pars, où que tu ailles, tu finiras par revenir

Ô toi qui voyage, je te donne un conseil à suivre tantôt
Vois ce qui te convient avant de vendre ou d'acheter
Ô toi l'endormi, des nouvelles de toi me sont parvenues, il t'est arrivé ce qui m'est arrivé
Ainsi reviens le cœur à son créateur le Très Haut

Ô toi qui pars, où que tu ailles, tu finiras par revenir
Ô toi qui pars, où que tu ailles, tu finiras par revenir

Clip vidéo de Rachid Taha interprétant Ya Rayah. © 1997 Barclay
publié sur la chaine Youtube de l'artiste
***
Cher Vincent, je te remercie d'autant plus de cet envoi qui m'a enthousiasmé à plus d'un titre, car, rares sont les personnes, comme toi, qui savent reconnaître l'apport incontestable à notre économie de toutes ces personnes qui ont tout abandonné, au pays, pour trouver du travail en France.

Encore aujourd'hui, les travailleurs immigrés sont  indispensables à ce pays, dans toutes les tâches les plus ingrates, les plus difficiles, les moins payées et les plus précaires, souvent sans contrat de travail, voire sans contrat de séjour. Combien sont morts anonyment, coulés dans le béton, ou axphysiés par des émanations toxiques, car non protégés dans les règles de l'art?  Ils mériteraient davantage notre respect et notre gratitude.

Et c'est la petite fille d'immigrés italiens, qui te le dit. Un énorme merci à toi!

********* encore un beau coup de La Poste *********

Bien qu'affranchie avec un beau timbre à 2.58 Euros (soit davantage que le prix courant d'un envoi non urgent de moins de 20g) l'enveloppe initiale a été retournée à mon correspondant "parce que le destinataire est inconnu à l'adresse". 
Pour me parvenir dans une nouvelle enveloppe libellée exactement de la même manière, Vincent a du s'acquitter d'un nouvel affranchissement de 2.78 Euros, 
soit un coût total de 5.36 Euros pour l'acheminement de cette correspondance. 
Bravo La Poste qui décidément, n'en rate pas une : non, ce n'est plus une entreprise de service. 

29 avril 2025

MO04 - A partir de 1880, revendication pour le passage aux huit heures de travail quotidien, par Vincent

Vincent me fait très plaisir en m'adressant aujourd'hui un mail-art sur le monde ouvrier, thème qui l'interpelle ; je l'en remercie infiniement car ce n'est pas un sujet qui intéresse grand monde! 

Et pourtant tous ces ouvriers et ces ouvrières ont largement contribué à l'enrichissement du pays, après-guerre mais aussi jusqu'au moment des "trente glorieuses", ce que beaucoup de  personnes semble avoir oublié aujourd'hui, quand ils n'en ont pas honte. 

Beaucoup de ces petites abeilles y ont laissé leur santé, ont eu une vie raccourcie souvent pénible et n'ont guère eu le temps de bénéficier d'une retraite, trop abimés ou malades pour cela.  

mail art recto
mail-art verso
Merci Vincent, pour leur mémoire et pour ton envie de traiter de ce sujet là, merci beaucoup.

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l'affiche originale et le contexte de sa parution 

L'application des 8 heures (source : https://histoire-image.org/etudes/application-8-heures)
Date de publication : Octobre 2003 Auteur : Danielle TARTAKOWSKY

Contexte historique / La loi des 8 heures

La limitation de la durée de la journée de travail à 8 heures constitue l’une des revendications majeures du monde du travail dès les années 1880. A partir de 1890, la manifestation internationale du 1er Mai s’organise autour de cet objectif. Au sortir de la Grande Guerre, dans un climat marqué par une forte pression revendicative et par la crainte d’une contagion révolutionnaire, le gouvernement Clemenceau satisfait à cette exigence. La loi est votée le 23 avril, une semaine avant un 1er Mai dont il craint qu’il ne donne le coup d’envoi d’une puissante grève générale. Le texte contient toutefois des restrictions et dérogations propres à susciter l’inquiétude syndicale. Cette affiche éditée pour le premier mai la donne à voir.

Analyse des images / Poursuivre le combat

Les affiches que le mouvement syndical publie avant guerre sont des placards dépourvus d’illustrations (ou presque). C’est à la une de la presse syndicale qu’on trouve ces dernières. Cette affiche constitue à cet égard un tournant. Elle émane de l’Union des syndicats de la Seine. En son centre, un énorme huit avec, dans sa boucle supérieure, le label et le sigle CGT et dans l’autre une horloge où des lettres se substituent à chacune des douze heures. En fond, un paysage industriel exprimant une dynamique à l’œuvre : le ciel est couleur de soleil, les cheminées d’usines fument à plein, une grue charge ou décharge des marchandise et des derricks, signe de modernité, se mêlent aux échafaudages de constructions, selon une diagonale ascendante qui fait mouvement. De part et d’autre du huit en forme d’horloge, deux groupes de personnages suspendus à une corde tentent d’agir sur le temps a contrario. A gauche, deux employés, deux ouvriers et deux femmes, identifiables à leur tenue : chapeaux mous et costumes, manches de chemises retroussées, tablier de forgeron, ceinture de terrassier, femmes « en cheveux ». Ils s’essaient à ramener l’aiguille des minutes vers 8 heures précises. A droite, quatre bourgeois portant un chapeau haut de forme ou melon et une dame en chapeau. Le graphisme crée une apparente symétrie au prix d’une jambe supplémentaire du côté des salariés... Mais, pour l’heure, les possédants pèsent un peu plus lourd.

Interprétation / Une défiance à double détente

Cette affiche subvertit très légèrement une affiche confédérale contemporaine. Elle révèle les divergences entre la centrale dirigée par Léon Jouhaux, qui se réclame alors d’une « participation aux affaires de la nation » et l’union parisienne, où les syndicalistes révolutionnaires sont en position de force. La différence majeure entre les deux affiches s’exprime dans les messages explicites. On peut lire sur l’affiche confédérale, sous le bandeau 1e rmai, en marge, « Ouvriers, employés, encore un effort et... ». La phrase se prolonge sur l’horloge à la faveur des lettres qui font mot : « NOUS AURONS LES » et, barrant comme ici l’horloge : 8 heures. Le pluriel fait ici place au singulier, pour mieux responsabiliser chacun et l’inviter à agir. Puis le texte se transforme : « Le principe en est voté mais seule ton action... APPLIQUERA LES 8 heures ». La partie graphique demeure inchangée à une nuance près : dans l’affiche confédérale, le groupe des ouvriers et des employés avait pratiquement ramené l’aiguille à 8 heures. L’optimisme est moindre ici puisqu’il est presque 8 heures 2 : la mobilisation du 1er Mai demeure nécessaire