Je sors tout juste du cinéma où je viens de découvrir "Irish Travellers", un magnifique film documentaire, réalisé en immersion dans le quotidien d’une famille de nomades irlandais sédentarisés. Il rend compte de la dignité d’une famille nombreuse, le clan O'Reilly, vivant dans la précarité au bord d’une route oubliée, au fin fond de l’Irlande, à l'écart du monde moderne.
J'en ressort toute bouleversée par l'amour qui lie les membres nombreux (12 personnes) de cette famille qui survit avec trois fois rien, dans une très vieille caravane aux tôles branlantes, posé illégalement sur le bord d'une route, sans eau courante, avec toilette de chantier à l'extérieur, et un groupe électrogène souvent défaillant pour avoir de l'électricité... Menacés d'expulsion, ils sont toujours à la limite pour ne pas sombrer, les maigres allocations qu'ils perçoivent leur permettent difficilement de joindre les deux bouts. Heureusement que de temps en temps, les lèvriers lèvent quelques lapins, pour améliorer le menu ordinaire car il leur faut compter pour tout, l'alimentation de la joyeuse troupe mais aussi celle de leurs animaux. Cependant, leur mode de vie ancestral leur est si cher qu'ils préfèrent sacrifier toute possibilité de confort minimum (obtention d'un logement social, par ex.) pour garder leur liberté de mouvement et conserver leur animaux, chevaux et lévriers qu'ils chérissent et qui font partie intégrante de leur façon de vivre. Les enfants toujours gais et espiègles sont soudés entre eux et font bloc avec les parents, les plus grands aidant les plus petits, dans toutes les corvées comme dans certains apprentissages (pour l'école, ou pour apprendre à se défendre, à nager, ou à lever des lièvres).
Il y avait très longtemps que j'avais vu autant de bonheur et de joie rayonner sur les minois de ces mômes toujours en mouvement, par exemple lorsque les parents leur offre une glace un jour de forte chaleur : une vraie fête!
Je dois bien reconnaître que je n'ai jamais vu un tel ravissement sur le visage de mes petits-enfants, même le jour de leur anniversaire ou bien le jour de Noël lorsqu'ils déballent leurs cadeaux. Triste constat que ce monde d'hyper-consommation dans lequel on les fait vivre, sont-ils heureux pour autant?
Bande annonce du film, vidéo youtube de Dulac Productions
Article critique rédigé par Jérémy Bernède dans le Midi Libre
On les compare souvent aux Gitans et aux Roms dont ils partagent le mode de vie nomade mais ils sont un groupe ethnique singulier, d’ascendance irlandaise : ils sont les Irish Travellers. Encore environ 30000 en Irlande et 15000 au Royaume-Uni. Une petite communauté qui n’a de cesse de se paupériser, de s’effondrer même : selon une étude de l’Union européenne, il s’agirait de la communauté la plus pauvre et la plus discriminée d’Europe, avec un taux de suicide en son sein de 11 % et seulement 3 % d’entre eux qui vivraient au-delà de l’âge de 65 ans. Loin, très loin, de l’image romantique du "peuple cavalier" vivant libre au plus près de la nature, et pourtant…
Fasciné depuis l’enfance par les Irish Travellers, le jeune cinéaste franco-irlandais Alexander Murphy voulait initialement rendre compte de la réalité de cette communauté loin des clichés folkloriques et esthétiques, mais en rencontrant la famille O’Reilly et sa myriade d’enfants, il a eu un tel coup de cœur pour elle qu’il a décidé de lui consacrer tout son temps. Ce qui n’est pas un vain mot : il a passé près de six ans à leur côté pour réussir à capturer l’essence de son incroyable documentaire Irish Travellers, en salle depuis le mercredi 28 octobre.
Le film s’ouvre par une formidable séquence sans commentaire (comme tout le métrage, du reste) par un petit matin blème. Une porte d’un mobile-home posé au bord d’une route oubliée qui s’ouvre et se referme au fil du passage d’une ribambelle de gamins. Bientôt ils fileront à l’école. Pour l’heure, ils défilent devant leur père Pa, colosse mutique imperturbable, et leur mère Lisa, affairée, précise. On en comptera dix : Sean, Paddy, Chantelle, Tina, Maggie, Willy, Jimmy, Martin Anthony, Scarlett-Rose et Mackenzie. C’est parti alors pour une heure et demie en leur compagnie.
Dans la plus grande précarité, en marge de la société irlandaise mais aussi des autres Travellers, les O’Reilly vivent isolés au bord d’une route, comme on le serait du monde. Bien sûr, il y a la vitalité perpétuelle, merveilleuse, des mômes, lutins soudés et irrésistibles faisant joie de tout et de rien. Bien sûr, il y a la chasse au lièvre en nocturne, au chien courant, et les balades familiales au trot, en sulky… Mais derrière, autour, partout, il y a l’absence d’eau courante, les pannes de groupe électrogène, les toilettes à l’extérieur, l’étanchéité discutable des 20 m² de tôle ondulée, le rejet violent de la majorité, les aides sociales, seuls subsides, qui ne suffisent jamais… Et le père, taiseux, qui transpire la souffrance intérieure. Et la mère, volubile, qui écope le réel en permanence…
Ni misérabiliste, ni idéaliste, Irish Travellers donne à voir avec honnêteté et humanité, la réalité quotidienne d’une minuscule communauté qui résiste tant bien que mal à sa totale dilution dans le bain tempéré de la conformité sociale moderne. Une résistance que l’on jurerait condamnée à l’échec, si n’était l’incroyable dignité des O’Reilly, et l’amour irrépressible dont ils témoignent les uns pour les autres. C’est bouleversant !
