Lue ce matin dans l'Infolettre de Reporterre le média de l'écologie, voici l'interview donné par CharlÉlie Couture à l'occasion de la sortie de son nouvel album dont je vous ai déjà parlé précédemment. Comme j'aime sa vision du monde et les mots qu'il choisit pour nous parler d'écologie, avec toute la poésie qui le caractérise, j'ai eu envie de partager avec vous.
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| CharlÉlie Couture dans son atelier Parisien - © Mathieu Génon/Reporterre |
Qu’est-ce qui peut bien pousser un artiste accompli de 70 ans à composer un disque dédié à l’écologie, et à reverser ses recettes à une association de protection de l’environnement, en l’occurrence FNE ? Une révélation, une rencontre, l’amour des enfants ?
Pour comprendre, Reporterre est allé à sa rencontre, au bout d’une impasse parisienne de briques et de lilas. Charlélie Couture nous attendait, la barbiche grisonnante, le regard vif et franc. Projet Bleu Vert, son 27e album, venait de dévoiler sa pochette sur les plateformes d’écoute : la planète Terre découpée en continents verts baignant dans le bleu, et soutenue par deux larges mains — une réalisation de Michel Granger, peintre qui a beaucoup travaillé sur l’image de la Terre.

Dans les années 1980, on entendait la chanson « Comme un avion sans aile » sur toutes les ondes. Puis Charlélie Couture, son compositeur-interprète, sembla s’être tu. Mais non, cet artiste à la voix si singulière avait simplement été lâché par le showbizz, qui avait préféré des idoles plus productives. Lui n’était pas disposé à consacrer tout son temps à la chanson ; il voulait devenir un artiste « multiste », c’est-à-dire qui développe plusieurs arts pour exprimer son ressenti dans la forme la plus adéquate. Il le fera jusqu’à vivre de sa peinture lors de son séjour à New York (2004-2018) et obtenir le prix Heredia de l’Académie française pour son recueil de poésie La Mécanique du ciel.
Autour d’une table de bois épaisse et ravinée comme on en voit guère à Paris, il a raconté à Reporterre comment était né Projet Bleu Vert, de quels hasards, colères, attachements. Jusqu’à ébranler notre regard, avec sa foi en l’émotion.
C’était en 2025. Charlélie -nom de scène tiré de son prénom composé, Bertrand Charles Élie- pensait à un nouvel album. Une remarque d’un élève du lycée Henri-Poincaré de Nancy (celui-là même où il avait fait ses études) lui revient alors en tête. À l’issue d’une rencontre organisée autour de la transdisciplinarité, ce dernier lui avait dit : « C’est étonnant parce que, dans tous vos disques, il y a des chansons qui évoquent l’environnement, la nature, d’une manière ou d’une autre. Pourtant, quand on tape votre nom associé à écologie ou à environnement dans un moteur de recherche, rien n’apparaît. » La remarque allait faire son chemin.
« Solidarité entre tous ceux qui sont réceptifs à la cause écologique »
2025, c’est encore une année noire pour l’écologie. Plusieurs scandales l’agitent : les eaux polluées de Nestlé, l’hypocrisie sur la protection des océans, et surtout la loi Duplomb, qui fait monter la moutarde au nez de Charlélie. « “Les autres pays, ils font pire”, nous dit Duplomb. Mais ce n’est pas le sujet, de s’aligner sur le pire ! On n’en veut plus de ces poisons chimiques, c’est ça, le sujet ! »
Bref, entre le climat ambiant, ses petits-enfants dont il parle avec les yeux qui brillent, l’intérêt pour ses anciennes chansons « écolo » qu’on continue de lui réclamer à ses concerts, l’idée lui vient de les réenregistrer, pour les transformer en duos. « Je me suis dit : à quoi ça sert de faire un nouvel album si on ne parle pas des chansons que j’ai déjà écrites, et surtout, si on n’en parle pas pour ce qu’elles sont ?» Et c’est ainsi qu’il a proposé à des chanteurs amis de composer des duos avec lui, du Brésilien René Nunes à la Béninoise Angélique Kidjo, en passant par Yannick Noah, sa propre fille Yamée Couture et d’autres encore.
Charlélie Couture est à la fois musicien, peintre et écrivain.© Mathieu Génon/Reporterre
Voilà comment Projet Bleu Vert est né, de rencontres musicales inédites après un échange imprévu avec un ado curieux. L’ensemble des morceaux procure à l’écoute une sensation d’ouverture : le swing si particulier de la samba côtoie des morceaux plus rock ou des mélodies au piano, les timbres de voix sont contrastés, cosmopolites. Le tout s’accordant à la recherche d’universel de ce chanteur avide de sens : « C’est ça, être un artiste : descendre le plus possible à l’intérieur de soi, pour tenter de toucher le reste du monde. »
Son engagement à lui, artiste élevé dans l’amour de la culture et le respect des autres, il est là d’abord, mais pas seulement : « Moi je ne suis pas un militant au jour le jour, ma relation avec le monde est liée au sensible… Je crois à la puissance de l’émotion. Mais j’admire les gens qui travaillent sur le terrain, et si cet album pouvait créer comme une solidarité entre tous ceux qui sont réceptifs à la cause écologique, ce serait bien ; c’est ça, son but. »
À ces neuf duos réarrangés (issus de chansons écrites entre 1990 et 2022), il a ajouté un poème en prose du militant écologiste controversé Paul Watson, rencontré fin 2024 à Paris, après sa libération des prisons groenlandaises. Dit par Watson lui-même, il raconte la mort des océans et des baleines, « cette honte pour l’humanité », et tout ça au nom de l’économie, « le seul langage qu’ils comprennent ».
Un discours qui trouve beaucoup d’écho chez Charlélie : « Comment nier que la finalité, aujourd’hui, ce n’est plus que le profit à court terme ? Que nous, la génération post-guerre qui a vécu des privations, des difficultés, ait abusé du pouvoir de la chimie, qu’elle découvrait, on peut le comprendre. Mais maintenant qu’on sait que 40 % de la production alimentaire mondiale sont jetés tous les ans, on ne peut plus dire que l’agriculture industrielle ou la surpêche sont là pour nourrir le monde ! C’est un gâchis à l’échelle industrielle… Je fais partie de ceux qui sont bouleversés par ça, et je ne me prive pas de le dire ! »
Est-ce pour cette raison que cet « écocitoyen », comme il se définit, a placé au centre de l’album un appel à la résistance, « Engagé volon-Terre » ? « Bah oui, sinon qu’est-ce qu’on va leur laisser aux jeunes, ce monde de merde ? »
Parler simplement de la douleur devant des lieux abîmés
L’écologie n’affronte pas seulement la destruction du monde, elle affronte aussi son abstractisation. Si la biologiste Rachel Carson, par exemple, a réussi, avec son livre Printemps silencieux (1962), à faire interdire l’insecticide phare des années 1950, le DDT, c’est en décrivant par le menu les tortures endurées par les poissons qui en avaient absorbé : leurs yeux sortis de leurs orbites, leurs spasmes ultraviolents. Mais comment pourrions-nous être émus aujourd’hui par des sigles ou des termes froids comme « biodiversité », répandus par la technocratie néolibérale ? Et sans émotions, comment pourrions-nous nous sentir reliés au monde ?
Bien qu’assez classiques (on n’y trouvera pas l’extravagance de Nino Ferrer ou l’étrangeté poétique de Bashung), les chansons de Charlélie recèlent une énergie qui lève ce frein à la relation sensible : écoutez « La petite rivière », par exemple, ou « Le jardin de mon oncle ». Toutes deux nous parlent simplement, mais charnellement, de la douleur que l’on peut ressentir devant des lieux abîmés, « pollués par négligence », « industrialisés sans prudence ». « J’aime passionnément la poésie, mais pas les “roucoulades”, insiste le clown Couture en faisant des grimaces mièvres. La poésie, c’est de l’action — du grec, “poiêsis”, qui veut dire “agir”. ».
Au fil des morceaux, des images fortes libèrent notre colère contre les « mensonges de Goliath, pesticides et glyphosate », contre le « bricolage de la nature pour quelques milliards de dollars » (« Eugène le gène »), contre « ces salauds et ces pourris qui vous salissent la vie », des « heures caniculaires » aux « nitrates dans les rivières ». C’est salutaire : quelque peu soulagé du poids des douleurs enfouies, on retrouve de l’énergie pour défendre un « bonheur natural » (expression inoubliable dans la voix fruitée de René Nunes, qui signifie bonheur simple, relationnel, sans recherche ostentatoire).
« Après tout, qu’est-ce qu’on en a à foutre de manger des ananas toute l’année ? », demande Charlélie, pour qui les gens et la nature, c’est « un truc indissociable ». « Je tiens ça de mon expérience, entre 7 et 16 ans à peu près, aux Éclaireuses et éclaireurs de France, l’équivalent laïc des scouts. Ils avaient comme devise : “L’éclaireur protège la nature et les hommes”. »
Mais comment « Garder la foi dans le bleu, dans le vert / croire qu’on peut changer l’histoire » ? Formule d’esthète pour finir en trompettes, au moment où l’écologie n’a jamais été aussi décriée et piétinée (rebonjour M. Duplomb)… ? « On est face à un front conservateur, en particulier depuis l’arrivée au pouvoir du banquier qui nous dirige actuellement. Mais je ne suis pas un donneur de leçons. À chacun selon sa conscience, ses dispositions. Moi, j’ai essayé de dérouler une vision que je dirais plutôt lucide, éclairée, tout en donnant la pêche. C’est pas parce que le monde déconne que tu dois te tirer une balle. La mort viendra bien assez tôt. »
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Chacun peut écouter le disque gratuitement sur le
site de Charlélie Couture, mais acheter le CD, pour ceux qui le peuvent, permettra de soutenir France Nature Environnement, fédération à laquelle iront tous les profits générés par les ventes de l’album.
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