13 avril 2026

Une des belles trognes de nos campagnes, pour le MIAP de Christophe

Pour répondre une nouvelle fois à l'appel à mail-art de Christophe sur les "gueules", j'ai choisi de jouer sur les mots car pour parler d'un visage en langage populaire, on  peut aussi dire une bouille, une bobine ou encore une trogne

Et c'est donc une très belle trogne, formant un véritable visage, que je mets en lumière avec ce mail-art dont je souhaite une très belle réception à l'ami Christophe.

Composition réalisée sur fond en tissu avec la tête-visage d'une trogne de chêne photographie aux aux alentours de Nogent sur Vernisson (45) complétée par la copie d'une aquarelle montrant la belle biodiversité abritée dans une trogne de frêne (Source : la Maison Botanique, auteur Dominique Mansion)
Je vous propose ci-après de découvrir un peu mieux cette technique agroforestière très ancienne qu'on commence à revoir dans certaines campagnes, après tous les ravages dus au remembrement et la destruction systématique des haies.

*** Arbres aux mille visages ***
les « Trognes » sculptures paysannes aux gueules vieillissantes 

schéma pour expliquer la manière de travailler un jeune arbre pour en obtenir une trogne quelques années plus tard 
(documentation de Dominique Mansion)

La nature produit « naturellement » des trognes
Bien avant qu'ils ne soient taillés par les humains, les arbres ont été confrontés aux dommages naturels causés par les tempêtes, le givre, la glace, les avalanches, les crues, la chute de rochers ainsi que la dent des herbivores. Au cours de cette longue évolution, les feuillus, notamment, ont acquis la faculté étonnante de se régénérer à partir de bourgeons dormants situés sous leur écorce. Stimulés, suite à un stress (casse, coupe, abroutissement), ces bourgeons se réveillent pour former de nouvelles branches. En pratiquant le taillis et l'étrognage, les hommes ont eu l'idée géniale d'utiliser cette incroyable faculté du génie végétal. Coupés à faible hauteur par le castor, saules, peupliers, frênes, ormes repoussent comme des mini-trognes naturelles. En Guyane, en mangeant les feuilles de Pterocarpus officinalis, l'hoatzin, oiseau ruminant, crée des trognes sur lesquelles il peut installer son nid. Dans les montagnes, les arbres broutés au-dessus de la couche de neige repartent en se ramifiant et en émettant de nouvelles branches. Ce regard sur les origines nous éclaire sur la nature inventive du végétal.

Depuis quand des trognes ?
Des restes de vannerie trouvés dans des gisements du néolithique laissent penser qu'à cette époque les arbres étaient déjà coupés à hauteur pour protéger leurs repousses des herbivores sauvages et domestiques. En Angleterre, des vestiges de trognes âgés de 3400 ans ont été découverts enfouis dans le lit de la rivière Trent. En Bretagne, l'analyse de bois d'œuvre archéologique montre que l'émondage était pratiqué à l'époque carolingienne. La sculpture, la mosaïque, la fresque sont de précieuses sources de renseignement qui nous offrent des représentations datées, pour les plus anciennes, de 3500 ans. L'enluminure médiévale est une mine d'informations : dans les miniatures des douze mois de l'année des « Très Riches Heures du duc de Berry » (première moitié du XVe siècle) des trognes sont illustrées aux mois d'avril, juin, juillet et octobre. Depuis plus de 3000 ans, une multitude de représentations témoignent de la présence et de l'importance des arbres têtards et des arbres d'émonde dans le paysage, que viennent confirmer les textes anciens, les coutumes qui commencent à être fixées par écrit au Moyen Âge, les baux ruraux, l'édition des Usages locaux, par exemple.
Source : la Maison Botanique
Trognes, les arbres aux mille visages
Vidéo publiée sur la chaine Youtube du Musée Cantonal de Zoologie
Trognes, des piliers de la biodiversité en milieu rural
Vidéo publiée sur la chaine Youtube du Conservatoire d'Espace Naturel d'Auvergne
Qu’est ce qu’une trogne ?
La trogne est un arbre, le plus souvent un feuillu, conduit à hauteur pour une récolte régulière de bois, de feuillage, de fruits, sans avoir à couper le tronc. Créée sur un jeune arbre, la trogne ou arbre têtard offre une cueillette qui, convenablement gérée, peut durer des siècles. Cette pratique ancestrale, connue depuis au moins 3 000 ans, présente de multiples avantages : production augmentée et de proximité hors d’atteinte de la dent des herbivores sauvages et domestiques, pérennité de l’arbre et de son système souterrain, limitation de l’emprise sur les cultures ou les bâtiments voisins, pôle de biodiversité inestimable, mobilisation du carbone, marqueur de paysage... Créer une trogne c’est s’engager avec un arbre pour toutes ces raisons. Son seul véritable inconvénient : la nécessité d’intervenir à hauteur. Mais on peut aussi faire des trognes basses !

Si la trogne m’était contée
Drôles de trognes qui jalonnent discrètement nos campagnes arborées… Véritables monuments végétaux, figures emblématiques mais insoupçonnées de notre biodiversité quotidienne… Des visages singuliers parmi les multiples facettes de la nature ordinaire, parce que justement très apprivoisés, parce que totalement cultivés… Une nature domestique et pittoresque dont on remarque l'étrangeté, et dont on a failli perdre la mémoire et les valeurs, économique, écologique, esthétique…. La trogne ou l'émonde, la ragosse, le têtard ou l'escoup… ce n'est pas l'arbre idéal. C'est l'arbre "paysan", l'arbre utile par excellence, que l'on taille avec assiduité pour en tirer le maximum de profit, en respectant au mieux ses exigences biologiques, et pour en pérenniser la ressource : la nécessité de produire plus avec la plus grande économie de moyens et d'espace possible. C'est l'arbre que l'on taille non sans peine, ni par plaisir ou par sadisme, ni par devoir pour "lui faire du bien" ou encore lui donner de la vigueur. La trogne c'est surtout une connaissance et des savoir-faire, une expérience du génie végétal au service de la petite industrie verte d'antan, mais c'est surtout un formidable potentiel d'avenir et de modernité dont on ne perçoit pas clairement les enjeux et la mesure. … les enjeux de l"'arbre de pays", et de sa lente mais inexorable réhabilitation dans nos logiques de production agricole et d'aménagements en tous genres, dans sa grande générosité à produire de la biomasse et accueillir de la biodiversité, à protéger notre environnement et nos territoires, à paysager notre cadre de vie…

La trogne : un réservoir de biodiversité
Les trognes constituent un abri précieux pour de nombreuses espèces animales. A l’instar des autres arbres hors-forêt et des haies champêtres, sa répartition doit être le plus homogène possible sur tout le territoire, afin d’offrir des corridors aux espèces qui lui sont inféodées. En vieillissant, les arbres taillés en têtard se creusent, la partie centrale se dégrade alors que la périphérie continue de se développer. D’abord, au niveau de la « tête » de l’arbre, la décomposition des feuilles, les particules apportées par le vent et l’accumulation des fientes d’oiseaux participent à la formation d’un terreau spécifique favorable au développement d’une flore dite épiphyte. Les troncs des arbres têtards forment ensuite de nombreuses cavités et fissures qui sont autant de lieux de vie attractifs pour une faune variée qui s’y réfugie et s’y alimente. Dans ces anfractuosités naturelles ou celles creusées par le pic, tout un cortège d’espèces vont se succéder ou cohabiter : les cavernicoles, les passereaux insectivores (mésanges, sittelles, rouges-queues, etc...), les rapaces nocturnes (chevêches, hulottes...) mais aussi les écureuils, loirs, martres et certaines chauves-souris; sans oublier les coléoptères et les insectes pollinisateurs qui pourront élire domicile dans ces vieux arbres.
A gauche, croquis trouvé dans l'article "vous avez dit trognes?" sur le site  https://trognes.fr/definition/
A droite : « Trogne – arbre habitat », 180/240cm, Aquarelle,  Encre de Chine, Gouache, 2023-2024
 avec la collaboration de Dominique Mansion, Alexandre Boissinot et Laurent Larrieu.

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