Pour répondre une nouvelle fois à l'appel à mail-art de Christophe sur les "gueules", j'ai choisi de jouer sur les mots car pour parler d'un visage en langage populaire, on peut aussi dire une bouille, une bobine ou encore une trogne.
Et c'est donc une très belle trogne, formant un véritable visage, que je mets en lumière avec ce mail-art dont je souhaite une très belle réception à l'ami Christophe.
les « Trognes » sculptures paysannes aux gueules vieillissantes
![]() |
schéma pour expliquer la manière de travailler un jeune arbre pour en obtenir une trogne quelques années plus tard (documentation de Dominique Mansion) |
La trogne est un arbre, le plus souvent un feuillu, conduit à hauteur pour une récolte régulière de bois, de feuillage, de fruits, sans avoir à couper le tronc. Créée sur un jeune arbre, la trogne ou arbre têtard offre une cueillette qui, convenablement gérée, peut durer des siècles. Cette pratique ancestrale, connue depuis au moins 3 000 ans, présente de multiples avantages : production augmentée et de proximité hors d’atteinte de la dent des herbivores sauvages et domestiques, pérennité de l’arbre et de son système souterrain, limitation de l’emprise sur les cultures ou les bâtiments voisins, pôle de biodiversité inestimable, mobilisation du carbone, marqueur de paysage... Créer une trogne c’est s’engager avec un arbre pour toutes ces raisons. Son seul véritable inconvénient : la nécessité d’intervenir à hauteur. Mais on peut aussi faire des trognes basses !
Drôles de trognes qui jalonnent discrètement nos campagnes arborées… Véritables monuments végétaux, figures emblématiques mais insoupçonnées de notre biodiversité quotidienne… Des visages singuliers parmi les multiples facettes de la nature ordinaire, parce que justement très apprivoisés, parce que totalement cultivés… Une nature domestique et pittoresque dont on remarque l'étrangeté, et dont on a failli perdre la mémoire et les valeurs, économique, écologique, esthétique…. La trogne ou l'émonde, la ragosse, le têtard ou l'escoup… ce n'est pas l'arbre idéal. C'est l'arbre "paysan", l'arbre utile par excellence, que l'on taille avec assiduité pour en tirer le maximum de profit, en respectant au mieux ses exigences biologiques, et pour en pérenniser la ressource : la nécessité de produire plus avec la plus grande économie de moyens et d'espace possible. C'est l'arbre que l'on taille non sans peine, ni par plaisir ou par sadisme, ni par devoir pour "lui faire du bien" ou encore lui donner de la vigueur. La trogne c'est surtout une connaissance et des savoir-faire, une expérience du génie végétal au service de la petite industrie verte d'antan, mais c'est surtout un formidable potentiel d'avenir et de modernité dont on ne perçoit pas clairement les enjeux et la mesure. … les enjeux de l"'arbre de pays", et de sa lente mais inexorable réhabilitation dans nos logiques de production agricole et d'aménagements en tous genres, dans sa grande générosité à produire de la biomasse et accueillir de la biodiversité, à protéger notre environnement et nos territoires, à paysager notre cadre de vie…
Les trognes constituent un abri précieux pour de nombreuses espèces animales. A l’instar des autres arbres hors-forêt et des haies champêtres, sa répartition doit être le plus homogène possible sur tout le territoire, afin d’offrir des corridors aux espèces qui lui sont inféodées. En vieillissant, les arbres taillés en têtard se creusent, la partie centrale se dégrade alors que la périphérie continue de se développer. D’abord, au niveau de la « tête » de l’arbre, la décomposition des feuilles, les particules apportées par le vent et l’accumulation des fientes d’oiseaux participent à la formation d’un terreau spécifique favorable au développement d’une flore dite épiphyte. Les troncs des arbres têtards forment ensuite de nombreuses cavités et fissures qui sont autant de lieux de vie attractifs pour une faune variée qui s’y réfugie et s’y alimente. Dans ces anfractuosités naturelles ou celles creusées par le pic, tout un cortège d’espèces vont se succéder ou cohabiter : les cavernicoles, les passereaux insectivores (mésanges, sittelles, rouges-queues, etc...), les rapaces nocturnes (chevêches, hulottes...) mais aussi les écureuils, loirs, martres et certaines chauves-souris; sans oublier les coléoptères et les insectes pollinisateurs qui pourront élire domicile dans ces vieux arbres.





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire