11 avril 2026

Hommage au grand poète que fut Georges Moustaki

C'est en participant à l'appel à mail-art de Christophe Blaise sur les "gueules"que j'ai eu envie de parler de celle d'un "métèque" dont j'ai particulièrement apprécié les chansons et que j'ai envie d'honorer aujourd'hui, car cela fait déjà un bon moment qu'il est parti rejoindre les étoiles filantes. 

Georges Moustaki était un artiste complet, un auteur-compositeur-interprète d'origine italo-grecque naturalisé français en 1985 mais, c'est moins connu, il était aussi artiste-peintre, écrivain et acteur.
Georges Moustaki photographié lors de son concert à Rotterdam, en 1980. Photo Gerard van Bree/Alamy Stock Photo

Débutant dans l'ombre des géants (il écrit pour Edith Piaf, Yves Montand et Barbara), Georges Moustaki s'est hissé au rang des très grands auteurs-compositeurs et interprètes de la chanson française. Le «Métèque», d'après le classique qu'il chante en 1969, est devenu un vétéran atypique et incontournable et offre l'exemple d'une personnalité artistique longuement mûrie avant de s'affirmer durablement sous les feux de la rampe. Célébré par un coffret en 2002, Georges Moustaki n'en continue pas moins d'enregistrer les albums Moustaki (2003), Vagabond (2005) et Solitaire (2008) et d'effectuer quelques tournées. Ce géant de la chanson né à Alexandrie (Égypte) en 1934 dans une famille juive originaire de Grèce, s'éteint le 23 mai 2013 à l'âge de 79 ans.

*** Georges MOUSTAKI ***
1934-2013

de g à d : Moustaki en 1955 photo Sacem / Photo prise le 23-11-1972 du chanteur Georges Moustaki -Belga-AFP/ photo en couleur non datée sans légende ni auteur précisé

Yussef (Giuseppe) Mustacchi est né à Alexandrie (Egypte) le 3 mai 1934, dans une famille juive grecque. Le fils Mustacchi parle italien à la maison, arabe dans la rue et français à l'école : ses parents libraires, attachés à la culture noble, ont tenu à ce qu'il étudie dans une institution française. L'éducation cosmopolite et francophile du jeune homme l'amène à s'intéresser à la musique française, et à se piquer de reprendre au piano des standards de Tino Rossi, Charles Trenet ou Edith Piaf. Après avoir décroché le bac, le futur Georges Moustaki fait un voyage à Paris et en revient convaincu de son désir de vivre dans la capitale française. Ayant obtenu l'autorisation de son père, il s'expatrie définitivement et s'installe chez l'une de ses soeurs, qui tient une librairie à Paris avec son époux.

L'expatrié
Ce Grec de culture francophone n'obtiendra pourtant la nationalité française qu'en 1985. Le jeune homme tente d'abord de gagner sa vie en vendant des livres de poésie au porte-à-porte, puis en travaillant dans la presse (il écrit des chroniques de la vie culturelle parisienne pour un journal égyptien dont il est le correspondant). Les lettres ne nourrissant pas leur homme, il travaille également comme barman dans un piano-bar, ce qui lui permet de rencontrer des personnalités du monde du spectacle. Grattant un peu de la guitare, il s'interroge encore sur sa voie. Un soir, il assiste aux Trois Baudets à un récital de Georges Brassens : bouleversé, cet amateur de musique est convaincu que son chemin se trouve dans le spectacle. Il n'aura de cesse de le considérer comme son maître, allant jusqu'à adopter son prénom comme nom de scène. Ayant peu après l'occasion de le rencontrer, Giuseppe lui montre les textes qu'il écrit ; Georges Brassens l'encourage à continuer.

Georges, Edith et les autres
La pente est cependant escarpée et Moustaki, chargé de famille à peine majeur, hésite encore entre la musique et la peinture, tout en chantant occasionnellement dans des cabarets parisiens. Il a l'occasion de rencontrer quelques figures de la chanson française comme Henri Salvador et le guitariste Henri Crolla. C'est ce même Crolla qui, en 1958, présente Georges Moustaki à l'une de ses idoles, Edith Piaf : de cette rencontre naît une liaison entre le jeune aspirant musicien et la star, de 19 ans son aînée. Celui-ci devient auteur-compositeur pour Piaf, pour laquelle il écrit la chanson « Milord », grand succès de la chanteuse. C'est un début de notoriété pour le jeune Moustaki, que Piaf présente à la télévision française : encore gauche et timide, la voix hésitante, il se produit pour la première fois devant une caméra. Il accompagne ensuite Piaf dans ses tournées, mais leur relation est vite mise à l'épreuve par le caractère entier de la chanteuse et par ses problèmes de santé. Au cours de la tournée américaine de la « Môme » Piaf, pendant laquelle elle tombe gravement malade, le couple se sépare. Un peu secoué par son passage dans la vie publique, Georges Moustaki se met un peu en retrait et se perfectionne en étudiant la guitare classique, tout en continuant son activité de parolier-compositeur : il écrit pour Colette Renard, Yves Montand ou Barbara. Il sort quelques disques au début des années 1960 mais préfère encore son activité d'auteur à celle d'interprète. Pathé-Marconi met un terme à son contrat de chanteur en 1965.

Le juif errant
Georges Moustaki profite de cette période d'inactivité pour voyager en Grèce, découvrant ainsi le pays de ses parents. Il ne tarde cependant pas à rebondir, grâce à sa rencontre avec Serge Reggiani : à 42 ans, le comédien souhaite prendre de la distance avec le cinéma et se concentrer sur une carrière de chanteur, qu'il commence en 1963 en interprétant des textes de Boris Vian. Georges Moustaki compose pour lui plusieurs chansons à succès, comme « Sarah » ou « Ma Solitude ». Désormais remis en selle en tant qu'auteur, il écrit pour d'autres fortes personnalités de la scène française, comme Barbara, avec qui il se lie d'amitié.
Georges Moustaki et Barbara chantent la  dame brune - vidéo publiée par Ina Chansons 
En 1968, il interprète en duo avec elle « La Longue dame brune », chanson douce et tendre qui devient un standard des deux interprètes. La même année, au cours d'une tournée, Barbara est prise d'un malaise avant de monter sur scène. Malgré son trac, Georges Moustaki la remplace au pied levé et s'affirme comme un chanteur capable de charmer le public. L'année suivante, à 35 ans, il se révèle enfin avec le grand succès de la chanson « Le Métèque », touchante ode au déracinement et à l'amour, qui demeure le titre le plus connu de son auteur. Ce titre et le 33-tours enregistré dans la foulée lui valent de remporter le prix de l'Académie Charles Cros, avant de réaliser un tour de chant qui le mène jusqu'à Bobino. Chanteur chaleureux et sensible, Georges Moustaki crée un lien intimiste avec le public des années 1970, qui en redemande : deux albums se succèdent, et une tournée internationale achève de le consacrer, tardivement mais sûrement. Il affirme une personnalité de chanteur à textes à la voix chargée d'émotion, dans la lignée de son maître Georges Brassens. Sa personnalité de poète cosmopolite à l'indolence revendiquée séduit les spectateurs, d'autant que s'ajoute à ce côté « baba-cool » un grand talent d'auteur et d'interprète. Moustaki développe également son image d'artiste « libertaire » et anarchiste, engagé à gauche, qui ne se démentira jamais : poussé à la fois par sa sincérité et sa gentillesse, le chanteur s'engagera au fil des années dans de nombreuses causes médiatiques, allant du plus consensuel (l'opposition à la dictature des colonels en Grèce dans les années 1960), au plus hasardeux (la défense de Cesare Battisti en 2004).

Après avoir assisté en 1972 au festival de la chanson populaire de Rio de Janeiro - ce qui lui donne l'occasion de rencontrer notamment Chico Buarque et Gilberto Gil -, Georges Moustaki agrémente sa musique d'influences brésiliennes, notamment de bossa nova, qui se font sentir dans l'album Déclaration (1973). Il adapte des chansons brésiliennes en français et continue de s'imprégner des influences musicales du monde entier grâce à ses tournées internationales qui satisfont également son goût des voyages et de la découverte. Tout en se montrant très productif, démentant ainsi sa paresse revendiquée, Georges Moustaki parcourt le monde (Etats-Unis, Japon, Allemagne, Egypte...) sans jamais se départir de sa tendresse de poète épris d'universel. En 1979, il se produit à l'Olympia pendant deux semaines avant de partir en tournée européenne. Attiré par les influences musicales du sud, il cherche aussi à se diversifier en se tournant vers les pays du nord, notamment en collaborant avec le groupe néerlandais Flairk, avec lequel il sort un album et fait une tournée (1982).

Une activité qui ne s'essouffle pas
Ayant quitté en 1986 sa maison de disques Polydor pour le label Blue Silver, il réalise l'album Jou Jou, avec la collaboration de Maxime Le Forestier, Paco Ibañez et Richard Galliano. Il réalise à cette occasion une originale « tournée dans Paris intra-muros », passant d'une salle à une autre, avec dix-neuf dates. Dans les années suivantes, un double album live et un livre - Les Filles de la mémoire - honoré par une préface de l'écrivain brésilien Jorge Amado, viennent s'ajouter à ses succès professionnels. Sa production chez Polydor est recueillie en 1992 dans un coffret, Balades en Ballades, qu'accompagne un double album studio. Une nouvelle tournée suit en 1993.

Georges Moustaki multiplie les rencontres artistiques et les collaborations, élargissant son univers : on le voit adapter un poème soufi du turc Yunus Emre, et réaliser des duos avec Nilda Fernandez ou Enzo Enzo. Son véritable intérêt tient cependant dans les tournées, qui lui permettent de satisfaire ses envies de découverte et de nouvelles rencontres, avec des artistes et des publics différents. En dehors des modes, comptant sur l'affection d'un public fidèle, il poursuit loin des médias les plus branchés une carrière des plus actives : concert à l'Olympia joué à guichets fermés en 2000, tournée en 2001, bilan de carrière avec un coffret de dix CD en 2002, nouvel album en 2003 (Moustaki, avec pour la première fois sa propre version de « Milord », la chanson écrite pour Piaf) et encore un album en 2005 (Vagabond, enregistré au Brésil). Un autre album suit en 2008, baptisé Solitaire. Atteint de problèmes respiratoires, Georges Moustaki doit annuler une série de concerts en 2009 en raison d'une hospitalisation. Il s'installe ensuite à Nice où il s'éteint au matin du 23 mai 2013, à l'âge de 79 ans, d'une maladie des bronches. Dès l'annonce de sa disparition, les hommages tant artistiques que politiques affluent envers ce géant de la chanson.

Ayant brillamment creusé un sillon clair et profond dans l'univers de la chanson française, Georges Moustaki a su conserver une authenticité artistique formée au creuset de la tendresse, de « l'amour de l'amour » et d'une identité irréductiblement cosmopolite. À force de penser que « l'homme dépend du songe », le « Métèque » a su réaliser ses rêves et se faire une place dans le coeur des Français.

Source :  Le site d'Universal Music

*** Ecoutons-le encore chanter et raconter son parcours ***


L'invité de TV5MONDE rend hommage à Georges Moustaki le citoyen du monde - Vidéos réalisées en 2005
Partie 1 - J'ai révé ma vie jusqu'au bout 
Partie 2 - Piaf, mon amour 

Pour finir, voici quelques chansons, des pépites que je connais par coeur et qui m'accompagnent toujours, mais peut-être que c'est aussi le cas pour vous. 
Le facteur : Georges Moustaki chante "le facteur"... un de ses plus beaux textes ouverts à de multiples interprétations. De qui parle Georges Moustaki, peut-être d'un jeune homme qu'il a connu autrefois ou bien peut-être de lui même, de sa jeunesse enfuie ? Qui a tué ce jeune facteur, est-ce une guerre, un accident, ou seulement le temps qui passe ?... 
La chanson originale est en grec et a été écrite par Manos Hadjidakis en 1961.
Georges Moustaki chante "ma solitude" la seule compagnie qui ne vous quitte que pour votre bien et jamais tout à fait... 
C'est une Chanson pleine de gratitude à contrepoint de celle de Barbara. 
La solitude est pour Georges Moustaki, le prix de la vraie liberté...
Georges Moustaki chante "voyage"... Pris au piège d'une ensorcelante courtisane, le voyageur onirique consent à se faire dévorer avec délice sur les ailes du sommeil...
Georges Moustaki chante "en Méditerranée": très belle évocation poétique d'une région de brassage culturel, lieu magnifique de rencontres et d'affrontements perpétuels entre trois continents, mais aussi fausse carte postale dans laquelle le chanteur dénonce en creux l'air de rien, les dictatures européennes de l'époque, le régime de Franco en Espagne et celui des colonels en Grèce... Chanson peu connue à faire découvrir et à (re)découvrir... car hélas toujours d'actualité en ces temps troublés de démocraties plus ou moins triomphantes et de violence fanatique ...
Georges Moustaki, accompagné de sa choriste chilienne Marta Contreras, chante "Portugal" en 1975, traduit du portugais et composé par Chico Buarque et écrit par Ruy Guerra réalisateur mozambicain exilé au Brésil, un an après la victoire contre la dictature salazariste du 25 avril 1974... La révolution des oeillets redonnait espoir aux voisins Espagnols, toujours soumis à Franco, et aussi aux exilés grecs, qui avait fui le putsch des colonels du 21 avril 1967.
Georges Moustaki chante "Flamenco" au théâtre de la ville en 1976... et s'insurge de toute sa poésie contre Franco : auprès de son label, l'Ambassade d'Espagne intervient pour supprimer la chanson. A cette date, Georges Moustaki avait déjà chanté pour la cause de la démocratie en Grèce ("chansons pour Andréas de Théodorakis") , et au Portugal ("Portugal")... Franco meurt l'année suivante, mais de sa "belle mort"... Il n'y aura pas de "défaite" finale du franquisme ni de condamnation internationale claire de la dictature franquiste mais une transition démocratique pour ainsi dire à l'amiable... Certes heureusement mais pas complète ni définitive. De ce fait, la mémoire est tronquée, et loin d'être unanime en Espagne, elle reste l'enjeu de confrontations et de provocations de part et d'autres des deux camps adversaires, et quarante cinq ans après, une flaque de sang, rouge comme une robe de flamenco sépare encore les descendants des acteurs de cette guerre civile...
Georges Moustaki chante "Une blessure"... de celles indélébiles qu'on garde pourtant précieusement au fond de soi..
Georges Moustaki chante "Nous sommes deux"... et dénonce la torture et les mauvais traitements subis par les prisonniers politiques en Grèce au temps des colonels. Il s'agit du titre "Imaste dio", de Mikis Théodorakis, compositeur grec en exil en France après avoir été emprisonné sous le régime de la dictature, de 1967 à 1973. Très beau texte engagé pour la résistance et la lutte, finalement justifiées par les violences commises contre elles. Qui veut étouffer le cri de la liberté ne fait que la renforcer : un puis deux puis trois aujourd'hui à tomber seront demain des milliers à se lever...
Ma Liberté avec sa musique originale 
Georges Moustaki chante "ma liberté" sa dernière compagnie, joliment accompagné au piano pour cette sérénade nocturne, dans l'air d'un soir d'été, quelque part en Allemagne. 

Dans ces chansons,  Georges Moustaki nous prouve s'il en était encore besoin qu'on peut être sensible et s'engager pour parler des maux du monde avec tant de si belle poésie. Merci l'Artiste d'avoir éclairé mon âme et réjouit mon coeur avec tes beaux textes et tes musiques, à jamais. 

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