10 mars 2026

Comment l'intelligence d'Edmond Elbius, jeune esclave noir réunionnais a été totalement niée, pour l'Être anonyme

Connaissez-vous l'incroyable histoire de la vanille et celle d'Edmond Albius qui lui est intimement liée?

Les origines de la vanille
La vanille est une épice dérivée des gousses de certaines espèces d'orchidées du genre Vanilla, principalement. Originaire du Mexique et d'Amérique centrale, la vanille a été cultivée et utilisée par les Aztèques depuis des siècles pour aromatiser le chocolat, une boisson précieuse pour cette civilisation.

La découverte de la vanille par les Européens
La vanille a été découverte par les Européens au 16ème siècle, lors de la conquête de l'empire aztèque par les conquistadors espagnols. Hernán Cortés est souvent crédité pour avoir introduit la vanille en Europe après avoir goûté à une boisson au chocolat aromatisée à la vanille offerte par l'empereur aztèque Moctezuma II. La vanille est rapidement devenue populaire en Europe, principalement en France, où elle a été utilisée pour aromatiser des desserts tels que les glaces et les crèmes pâtissières

Et c'est là que l'histoire d'Edmond Albius s'imbrique avec celle de cette épice car c'est lui le découvreur de la fécondation artificielle de la vanille.  

A l'origine la liane de vanille vit au Mexique et ses fleurs ne peuvent être pollinisées que par une minuscule abeille mexicaine sans dard du genre Melipona . Cette abeille n'est présente nulle part ailleurs dans le monde.

Le tournant décisif de l’histoire de la vanille survient à l’île Bourbon (ancien nom de La Réunion) au XIXe siècle. Des pieds de vanillier ont été introduits sur l’île en 1819 depuis les colonies françaises, mais pendant des années, ils fleurissent sans donner de fruits faute de pollinisation naturelle. C’est en 1841 qu’un jeune esclave réunionnais de 12 ans, Edmond Albius, au service d'un botaniste , découvre le procédé manuel de pollinisation de la fleur de vanille. 

En frottant délicatement, à l’aide d’une fine tige, le pollen des organes mâles de la fleur sur le pistil femelle, Albius réussit à féconder la fleur : un geste simple mais révolutionnaire qui permet enfin à la plante de donner ses précieuses gousses. 

Portrait d'Edmond Albius devant des lianes de vanille paru en 1863 dans l'Album de l'île de la Réunion d'Antoine Roussin.
photos libres de droit Adobe Stock

Dans un article précédent je parle longuement de l'histoire de ce garçon, dont l'histoire a totalement effacé le nom jusqu'à il y a très peu de temps et surtout comment les colons blancs se sont arrangés pour s'approprier sa découverte et en faire un marché très lucratif, en remettant en question l'esprit pratique et l'intelligence de ce garçon féru de botanique et incroyablement observateur. Pour certains d'entre eux, en effet, il était tout simplement impossible de concevoir qu'un esclave,  noir de surcroît, puisse avoir eu cette intelligence là où depuis des décennies, les planteurs réunionnais avaient échoué à réussir la fructification de la vanille. 

Toute l'histoire est racontée ici, parfaitement documentée sur la vanille Bourbon (oui, on lui a donné un nom de roi plutôt que celui de l'esclave Albius). 
sources : Vanissa la vanille une histoire riche et fascinante, de l'orchidée à la gousse parfumée / ABACAI qu'est ce que la vanille exactement 

***  La littérature jeunesse au secours de l'histoire *** 
Couleur Vanille (2011) -La vraie couleur de la vanille (2012) -Pour l'amour de Vanille (2012)

Comment la littérature jeunesse, en trois livres parus au 21e siècle, tente de mieux faire connaître Edmond Albius,  malgré toutes les difficultés et les écueils liés à la publication lorsque le sujet d'un livre, même chargé d'histoire, n'est pas déjà connu. 
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En vitrine des trois romans, le péritexte éditorial destiné à attirer le lecteur – ou l’acheteur médiateur – opère des choix communs en première de couverture où prennent place, au cœur du titre et de l’image, le mot « vanille » et la représentation d’un jeune garçon noir. Substitué métonymiquement au nom d’Edmond Albius, c’est le mot « vanille » qui joue le rôle d’accroche dans un titre qui semble poser une énigme, soit en insistant sur la question de la couleur qui jouera un rôle symbolique dans le récit (Couleur vanille, La vraie couleur de la vanille), soit en le dotant d’une majuscule qui fait de lui un prénom et annonce une romance (Pour l’amour de Vanille). Les titres démarquent donc des entreprises différentes, où l’empan s’élargit d’emblée de la fiction (le roman d’amour) au documentaire (le sous-titre de Couleur vanille).

Longtemps restée muette, l’histoire de l’esclavage fut biaisée par le point de vue extérieur des Blancs et rares sont les récits de ceux qui n’avaient pas accès à l’écriture, en particulier en français. « Pour des sociétés où manque un récit des origines, c’est à la littérature que peut incomber la mission d’en élaborer. Aussi des voix se sont-elles élevées pour rendre justice aux esclaves, pour faire connaître leur histoire, leurs souffrances et, plus rarement, leurs exploits : « Un questionnement autour de la mémoire, qu’elle soit historique ou textuelle, émerge. Il s’agit aussi d’écrire ce qui n’a pas été écrit avant, de faire entendre ce qui a été oblitéré ». À travers une entreprise ancrée dans le double projet d’un éditeur et d’un auteur pour la jeunesse, nos trois romans composent, chacun à sa façon, un tombeau à Edmond Albius, qui, comme les tombeaux poétiques, vise à lui rendre hommage et à perpétuer sa mémoire « Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change », pour reprendre le premier vers du « Tombeau d’Edgar Poe » de Mallarmé. Mais les histoires relatées ne relèvent pas de l’épitaphe, elles redonnent vie au fantôme, elles font partager ses sentiments, elles invitent à comprendre le passé pour mieux vivre le présent.
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En l’espace de quelques années, un écrivain spécialiste de littérature, Michaël Ferrier, et trois romanciers pour la jeunesse s’emparent de ce personnage longtemps méconnu du grand public et jusque-là absent des programmes scolaires. Touché par ce destin tragique, chacun d’eux s’est, semble-t-il, senti investi d’une mission : extraire le zélé apprenti botaniste du néant dans lequel il a été longtemps plongé par la volonté de quelques hommes, faire connaître le parcours exceptionnel de ce jeune garçon dans une volonté de devoir de mémoire. Force est de constater que, pour l’instant, ces écrivains ont davantage agi pour faire connaître Edmond Albius en France métropolitaine que l’État français.

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