10 mars 2026

Nina Simone, compositrice, chanteuse et militante des droits civiques, pour Claire

Il y a 93 ans, au mois de février, naissait Eunice Weymon que nous connaissons davantage sous son nom d'artiste de Nina Simone.  Ce n'est pas trop du répertoire de l'artiste que je méconnais mais bien de la femme que j'ai envie de vous parler aujourd'hui : combattante et engagée toute sa vie pour les droits civiques de la communauté Afro-américaine, elle fait partie elle aussi des femmes remarquables à mes yeux,  celles dont le courage et la détermination sont à célébrer à jamais.

"Je vais te dire ce qu'est la liberté pour moi : pas de peur" 

à gauche, Nina Simone à Londres en avril 1967 à droite, une peinture de Clémence Powney

J'adresse ce mail-art à Claire, dont je ne connais absolument rien de ses goûts musicaux. Pourtant je suis à peu près certaine qu'elle a été forcément touchée par le parcours incroyable de cette femme qui n'a pas eu la chance de naître au bon endroit ni avec la bonne couleur de peau pour pouvoir exaucer son rêve de devenir la première pianiste classique virtuose noire, alors qu'elle en avait toutes les dispositions. 

Qu'elle soit ici honorée à la hauteur de son engagement et de sa pugnacité pour faire reconnaître les droits et le respect de tout un chacun sur cette terre.

Bonne réception de ce mail-art, chère Claire, le racisme et la xénophobie étant plus que jamais présents et exacerbés dans le monde d'aujourd'hui, il y a une sorte d'urgence à affirmer notre humanité et notre solidarité, au moins par la pensée, avec tous ceux qui sont minorés et qui en  souffrent.
Nina Simone, diva d'une colère noire : vidéo sur la chaine Youtube de France Culture 

Son rêve était de devenir la première pianiste classique noire. Le voeu de Nina Simone n’aura jamais été exaucée. "Je veux que les jeunes Noirs se rendent compte que je me bats encore pour leur cause, comme je l’ai fait pendant 20 ans. Je le fais car j’ai souffert encore plus qu’eux. Nina Simone"

Des détails bouleversants sur la vie de Nina Simone : vidéo sur le Youtube de Grunge

Comment une jeune fille nommée Eunice Waymon, originaire de Tryon, en Caroline du Nord, est-elle devenue l'une des artistes et militantes des droits civiques les plus marquantes du XXe siècle ? L'histoire de Nina Simone, à l'image de sa musique, est audacieuse et inoubliable.

*** Mississippi Goddam ***

« Mississippi Goddam » de Nina Simone. Enregistrement : Live à Antibes, les 24 et 25 juillet 1965. 
le sixième Festival de Jazz d'Antibes Juan-les-Pins s'est déroulé du 24 au 29 juillet.
En mars 2019, la prestigieuse Library of Congress (la Bibliothèque du Sénat) a classé la chanson «Mississippi Goddam» de Nina Simone parmi les 25 enregistrements « culturellement, historiquement ou esthétiquement importants » du pays. Le morceau sort pourtant en 1964, alors que le Sénat n’a pas encore aboli la ségrégation dans le sud du pays où l’artiste, née le 21 février 1933, a grandi.

«Ça c’est une chanson pour un spectacle, mais le spectacle de cette chanson n’a pas encore été écrit! ». C’est par cette phrase elliptique et grinçante que Nina Simone introduit ce morceau devant un public majoritairement blanc. On est en 1964 au légendaire Carnegie Hall, à New York, et il s’agit du premier enregistrement officiel de ce morceau. « Mississippi Goddam» va faire scandale, car bien entendu, tout le monde sait bien hélas que l’histoire de cette chanson a déjà été écrite. Elle renvoie au meurtre du militant noir américain Medgar Evers, assassiné en juin 63, à Jackson (Mississippi), par un suprémaciste blanc du Ku Klux Klan. Evers, défenseur des droits de l’homme, se battait pour l’accès des Afro-Américains à l’université du Mississippi.

« Et je pense que chaque jour sera mon dernier » 
L’Amérique est ébranlée par cette tragédie qui inspire aussi une chanson à une des idoles rebelles de l’époque, Bob Dylan (« Only a Pawn in Their Game« ).

Mais alors que Dylan se veut descriptif et raconte les balles qui sifflent, Nina Simone, elle, ne cite pas le nom d’Evers. Elle envoie tout bouler et cogne les touches de son piano : « tout le monde sait ce qui se passe dans le Mississippi Bon Dieu!» (ou tout le monde sait ce qui se passe dans le Mississippi putain!).
Nina Simone, elle, lie l’assassinat du militant à un autre épisode tragique de l’histoire du sud des États-Unis. Car trois mois plus tard, une bombe explosait dans une église baptiste de Birmingham en Alabama. L’attentat est revendiqué par le KKK. Il tue quatre gamines noires (Addie Mae Collins, Carole Robertson, Cynthia Wesley et Denise McNair) et blesse vingt-deux autres personnes. En pointant l’Alabama, le Mississippi et le Tennessee, Nina Simone dessine surtout avec clairvoyance la folie d’une société hypocrite, sourde et profondément injuste. On y sent le souffle chaud d’un sud poisseux, les nuques baissées rendues dociles, et surtout la peur et la mort qui rôdent quand elle chante :

Hound dogs on my trail / Chiens de chasse sur ma piste
School children sitting in jail / Des écoliers dans les prisons
Black cat cross my path / Un chat noir croise mon chemin
I think every day’s gonna be my last / Et je pense que chaque jour sera mon dernier !

Il faut dire que Nina Simone est née en 1933, après la Grande Dépression, dans la ségrégation du sud des États-Unis. Là, le soir, les voisins et les patrons portent des cagoules blanches du Ku Klux Klan, et le dimanche, sa mère prêche à l’Église. Eunice Kathleen Waymon (son nom à l’état civil) étudie le piano et donne son premier concert à 12 ans. Et refuse que ses parents cèdent leur siège à des spectateurs blancs ! « Quand tu naissais et que tu grandissais dans ce sud des États-Unis à l’époque, à 12 ans, c’était comme si tu en avais 50 ! Tu avais tellement vu et tellement vécu de choses terribles que ça faisait ta maturité » raconte le frère de Nina Simone, Sam Waymon.

Lorsque sa couleur de peau lui interdit de devenir pianiste classique et d’intégrer le fameux Curtis Institute de Philadelphie, la jeune Eunice se réinvente en Nina Simone, pour rendre hommage à son idole d’alors, l’actrice française Simone Signoret. À l’époque, la jeune fille sage ne dit pas de gros mots comme goddam! Intégrer ce juron à un titre de chanson, et en plus l’accoler à un « respectable » État lui vaut les plus vives critiques et même l’interdiction du morceau dans plusieurs états. C’est d’ailleurs, du propre aveu de la chanteuse, le morceau qui « a le plus nui à sa carrière ».

Nina au pays des mensonges
Pourtant, sur l’album Live At Carnegie Hall qui révèle « Mississippi Goddam », il y a aussi une chanson peut-être plus explicite sur les lois du pays. Dans « Old Jim Crow », elle réagit aux lois de la ségrégation. Mais « Mississippi Goddam » est la chanson qui sacre Simone comme une des icônes du mouvement des droits civiques. 

Quand sa colère monte, elle chante :
All I want is equality / Tout ce que je veux c’est l’égalité
For my sister my brother my people and me /Pour ma sœur mon frère mon peuple et moi
Yes you lied to me all these years / Oui tu m’as menti toutes ces années
You told me to wash and clean my ears / Tu m’as dit de me laver et de nettoyer mes oreilles
And talk real fine just like a lady / Et de bien parler comme une dame
And you’d stop calling me Sister Sadie / Et tu arrêterais de m’appeler sœur Sadie
Oh but this whole country is full of lies / Oh mais tout ce pays est plein de mensonges

Nina Simone chante encore cette chanson devant 40 000 personnes à la fin des fameuses « Marches de Selma à Montgomery » (1965), célèbres manifestations contre la ségrégation. À cette occasion, on lui présente Martin Luther King. En lui tendant la main, elle le prévient : « Je ne suis pas une non-violente, moi ! » Il lui aurait répondu calmement : « Aucune importance, ma sœur. »

Trois ans plus tard, le 4 avril 1968, l’assassinat de celui qui disait I Had A Dream met fin au rêve de non-violence du pays. Des émeutes éclatent dans les grandes villes américaines, et trois jours plus tard Nina Simone monte sur la scène de Westbury. Avant de chanter « Mississippi Goddam », elle raconte : 
«Il y a quelques années, quatre petites filles étaient été tuées en Alabama. À ce moment-là, ces morts nous avaient donné l’inspiration d’écrire cette chanson. Mais la mort du Dr King m’a laissée tellement anéantie que je ne sais plus où j’en suis, vraiment. Vous avez entendu la chanson «Shed A Little Light»  de James Taylor composée spécialement pour ce triste jour. J’espère que d’ici la fin de l’année, nous nous serons assez remis pour écrire des chansons qui plongent dans notre Histoire et qui rendent hommage à ces gens merveilleux et courageux qui ne sont plus de ce monde aujourd’hui.»

Dans ce concert, elle bouscule le public pour qu’il chante s’il «est ému par ce qui se passe, et s’il connaît ses chansons», et glisse qu’elle n’a pas l’intention de «rester non violente, ma chérie!» Pourtant la chanson qu’elle vient d’écrire pour King, le roi de l’amour (The King of love) est une chanson plus poignante qu’un appel à la guerre.

« C’était spontané et triste à la fois raconte Sam son frère présent sur scène ce jour-là. On ne savait pas à quoi le monde allait ressembler après tout ça. Quand j’étais sur scène, c’était le lieu et le moment où je me sentais le plus libre de ma vie, pour Nina c’était pareil parce que sur scène on existe et on se sent en sécurité. Je n’ai jamais eu peur sur scène, jamais. Le seul lieu où je me sentais menacé c’était dans le sud des États-Unis… »

Les leaders non violents sont assassinés ou en exil, et Nina doute. Changera-t-elle les États-Unis pour en faire un pays plus juste ? L’art peut-il révolutionner le monde ?

Dans son autobiographie Nina Simone écrit :  L’Amérique telle que je la rêvais pendant les années 60 était devenue une mauvaise blague avec Nixon à la Maison-Blanche, et la révolution noire remplacée par la disco (…) L’assassinat de Malcom X a renforcé ma conviction que notre lutte ne pourrait se livrer sans violence, et que si on tardait à le comprendre on tomberait comme des mouches, comme je le disais dans « Mississippi Goddam »».

Avant de prendre un révolver, Nina Simone quitte le pays, elle part pour des années d’errance et de voyages, entre la Barbade, la Suisse ou la France avec un passage par le Libéria où elle sera « enfin heureuse ». Elle dépense beaucoup, tombe amoureuse et voit son père en rêve… « J’ai vu des éclairs en Afrique. Ils vous foudroient et vous laissent sans voix », écrit-elle dans ses mémoires. Elle restera hantée par ses fantômes et ses fantasmes d’un monde plus juste avant de finir sa vie face à la mer sur la Côte d’Azur. Dr. Nina Simone y joue Bach, Debussy, Ravel et Chopin. Aujourd’hui, « Mississippi Goddam » repose à la Librairie du Congrès parmi les œuvres les plus importantes que les États-Unis aient créées. Ce n’est que justice.
Source : Article de PAM Pan Aafrican Music

*** Nina SIMONE, sa vie, son oeuvre ***

Nina Simone voit le jour le 21 février 1933 sous le nom d’Eunice Kathleen Waymon à Tryon, en Caroline du Nord (États-Unis). Elle est la sixième d’une famille afro-américaine modeste de huit enfants : son père est barbier, sa mère est femme au foyer et pasteure méthodiste. Prenant, dès l’âge de 3 ans, des leçons de piano, elle se révèle très douée. Aspirant à mener une carrière de pianiste concertiste classique, elle est toutefois recalée en 1950 à l’examen d’entrée du prestigieux Curtis Institute of Music de Philadelphie. Très déçue, Eunice Waymon attribue ce refus à sa couleur de peau.

Elle débute alors une carrière de pianiste de club : elle est engagée en 1954 dans un bar d’Atlantic City (New Jersey). Elle chante surtout des standards du jazz des années 1930, qu’elle interprète librement avec des improvisations tendant vers le blues, le gospel et le classique. Pour cacher son activité à ses parents, elle prend le nom de « Nina Simone » en hommage à l’actrice française Simone Signoret.

Elle connaît son premier succès en 1957 avec sa version de I Love You Porgy, tiré de Porgy and Bess, l’opéra de George Gershwin. Son premier album, « Little Girl Blue », sort en 1959 sur le petit label new-yorkais Bethlehem Records. On y retrouve notamment My Baby Just Cares for Me. De façon inattendue, ce titre deviendra un tube trente ans plus tard, en 1987, lorsque Chanel l’utilisera dans un spot publicitaire pour son parfum n° 5. Le style original de Nina Simone, issu d’un mélange entre jazz, gospel, blues, folk et musique classique, s’impose. Les années 1960 la voient enregistrer de nombreux albums pour de grandes maisons de disque (Colpix, Philips et RCA) et faire de grandes tournées, y compris hors des États-Unis.

En septembre 1963, révoltée par l’attentat contre l’église baptiste de la 16ᵉ rue de Birmingham (Alabama) qui a coûté la vie à quatre fillettes, ainsi que par l’assassinat du militant des droits civiques Medgar Evers, Nina Simone compose Mississippi Goddam, sa première protest song. Dès lors, elle s’engage activement dans le mouvement des droits civiques. Elle fréquente ainsi plusieurs grandes figures du mouvement, Martin Luther King, Malcom X ou Stokely Carmichael, époux de Myriam Makeba. Elle joue lors de grands rassemblements en faveur des droits civiques, comme les marches de Selma à Montgomery (Alabama) en 1965. Sur ses albums des années 1960, Nina Simone interprète des chansons sur la condition des Afro-Américains dans le Sud, tels Strange Fruit de Billie Holliday (sur l’album « Pastel Blues » en 1965) ou en compose, comme Wild is the Wind (sur l’album « Four Women » en 1966). En 1968, elle dédie la chanson Why ? The King of Love is Dead à Martin Luther King trois jours après son assassinat. Puis en 1969 To Be Young, Gifted and Black devient une chanson emblématique pour les jeunes Afro-Américains.

Écœurée par l’essoufflement du mouvement des droits civiques, brouillée avec de nombreuses personnes et en difficulté avec le fisc américain, Nina Simone n’a plus vraiment l’énergie pour composer au début des années 1970. En 1974, elle quitte alors les États-Unis pour le Liberia. Elle s’installe ensuite en Europe : en Suisse, aux Pays-Bas et en France.

Souffrant d’un cancer du sein, elle s’éteint le 21 avril 2003, à l’âge de soixante-dix ans, à Carry-le-Rouet, dans les Bouches-du-Rhône, où elle venait de s’installer. 

COMBLE DE L'IRONIE : À l'avant-veille de sa mort, elle reçoit un diplôme honorifique du conservatoire Institut Curtis de Philadelphie, celui-là même qui lui refusa l'admission en 1950.

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Quelques compléments si vous voulez en écouter et en savoir davantage. 

* Podcast Radio France : l'adieu au classique de Nina Simone 
* Podcast Radio France : Nina Simone, mesure et démesure
* Podcast Radio France : les faces cachées de Nina Simone

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