3 juillet 2024

Tardius, Quietus, Verius : le Tricot sans Fin de Tony participe à sa manière aux JO de Paris 2024

Je relaie ici l'information trouvée sur Instagram à propos du Tricot sans Fin de Tony.


Si vous avez déjà lu son manifeste laineux dont je vous ai parlé ici, je ne vous surprendrai pas en vous précisant que Tony fête les Jeux Olympiques de Paris, à sa manière, avec son esprit taquin, un rien provocateur.

Remplaçant la devise de Pierre de Coubertin "Toujours plus haut, plus loin, plus fort, ensemble" par la sienne propre, il préconise au contraire de prendre tout son temps, tranquillement, dans la sincérité et en toute convivialité, dans un rassemblement joyeux et incongru : les Jeux Olympiques de la lenteur. 

Tony va installer son Tricot sans fin dans Paris, pendant les JO, comme il le précise ci-après ;

"Malgré le moment historique gravissime causé par notre "cher" president, je me prépare tout de même pour les Jeux Olympiques 2024 à Paris, qui ont lieu dans trois semaines. Pour ce qui me concerne, ce seront mes premiers " Jeux Olympiques de la lenteur! TARDIUS QUIETIUS VERIUS... (plus lent, plus tranquille, plus vrai) comme dit la devise olympique! Je vous donne donc, RDV du 26 juillet au 6 août dans la capitale!"

Rendez-vous donc du 26 juillet au 6 août dans la capitale. Dès que les lieux pour chacune de ses animations seront connues, je vous les préciserai.

Je lui souhaite du temps beau et chaud et une très belle participation à ses animations.

Tony Mazzocchin (crédit Tony Mazzochin et Laurence Sudre)

1 juillet 2024

Boîte 5/5 : Chocolat, le premier clown noir, pour le MIAP de Christophe

Chocolat : le premier clown noir 
(1868-1917)


Premier artiste noir en France à être connu voire reconnu, et ce, bien avant Joséphine Baker, Raphaël Padilla baptisé Chocolat, fut l’un des clowns les plus célèbres de la belle Époque. 
Que ce soit en solo et plus tard en duo, le tout Paris venait assister aux spectacles de cet ancien esclave cubain. Les journaux parlaient régulièrement de lui. Il a inspiré Bergson pour « Le rire », il est à l’origine de l’expression « être chocolat », il fut célébré par Colette dans « Gigi », peint par Toulouse Lautrec, filmé par les frères Lumière, il a aussi été l’inspirateur de la thérapie par le rire puisqu’il fut aussi le premier clown à aller jouer dans les hôpitaux pour enfants.
 

Je vous demande pardon à l'avance pour le long dialogue reproduit ci-dessous, mais il donne des détails sur la vie et le destin exceptionnels de cet artiste né esclave, qu'aucune autre biographie n'explore à ce point. 

Entretien imaginaire, sur fond de vérité, avec le clown Chocolat.
par Frank LE HENRY - 4 DÉC 2014 – Publié sur le  site Jugeotte-Média
 
– Bonjour…pour commencer, vous préférez que je vous appelle Raphael ou Chocolat ?

– Pour commencer, je préférerais qu’on se tutoie. Vieille habitude de ma vie de saltimbanque.

– Comme vous voulez…

Il me fait les gros yeux.

– …pardon, comme TU veux…

Il sourit et mime des applaudissements.

– …ensuite pour répondre à ta question: Raphael ou Chocolat ? C’est comme tu veux mon ami ! Raphael et Chocolat sont le pile et face d’une même pièce. Et au cas où, je te mets à l’aise tout de suite : Je n’ai aucun problème avec « Chocolat ». Sa connotation raciste ? On en parlera tout à l’heure si tu le souhaites, mais sache d’entrée que je suis fier de « Chocolat » autant que de Raphael. Sans Chocolat, Raphael n’aurait jamais eu une vie aussi riche et intense, n’aurait jamais eu la chance de fréquenter les grands artistes de l’époque…

il reste songeur quelques secondes…

Tout comme il n’y a pas d’ombre sans lumière, il n’y a pas de Raphael sans Chocolat… L’un restait dans les coulisses alors que l’autre était sous les feux de la rampe, c’est tout.

– Indissociable, comme Chaplin l’est de Charlot…

– Houlà là ! Le parallèle m’honore…mais non, non, monsieur Chaplin est une légende ! Moi juste un artiste qui a exercé son métier avec passion et du mieux qu’il a pu…

– Ta modestie dusse t’elle en souffrir, je rappelle que tu étais une véritable star à la Belle Epoque. Le premier artiste noir en France à être connu et reconnu.

– N’en jette plus !…Tu me ferais presque regretter la vie sur terre (il éclate de rire). Le haut de l’affiche oui, mais ce n’est là qu’un pan de mon existence…

– Et bien justement, faisons maintenant connaissance avec toi plus en détail… tu t’appelles Raphael Padilla, mais certains disent que c’est Raphael De Leios…

– Oui, j’ai vu ça. Pareil pour mon année de naissance. Une fois c’est 1868, une autre 1864.

– C’est le moment de nous éclairer. Alors Padilla ou Deleios ? 1868 ou 1864 ?

– Je n’en sais rien moi même ! À l’époque il n’y avait pas de fiche d’état civil… alors les noms, les dates, va savoir…

– Afin que nos lecteurs puissent suivre clairement ton parcours, basons-nous sur la date qui revient le plus souvent si tu le veux bien : 1868. Quant à Padilla ou…

– Va pour 1868 et laisse tomber le nom de famille. T’as déjà le choix entre Raphael ou Chocolat, ça suffit bien non ? …Par contre, ce que je peux t’affirmer c’est que je suis bien né à Cuba.

– Où tes parents étaient esclaves dans une plantation.

– Oui. Et un soir, j’avais 10 ans, mon père, ma mère et moi nous sommes enfuis. Nous avons couru toute la nuit à travers la campagne, prenant bien soin d’éviter les autres plantations et nous avons rejoint les faubourgs de La Havane.

La Havane : 1878

– Là, tes parents t’abandonnent chez une femme…

– Non, pas abandonné. Je pense plutôt qu’ils ont voulu me mettre en sécurité. Tu sais le sort qu’on réservait aux negmarrons, les esclaves en fuite, qui étaient repris ? Alors au moins, chez elle, j’étais à l’abri. Et puis, tu ne penses pas que s’ils avaient vraiment voulu m’abandonner, ils leur suffisaient de s’enfuir sans moi. Non, ils ne voulaient pas que je vive ce qu’ils avaient vécu et ils m’ont offert une chance d’être un homme libre, voilà tout.

– Tu ne les as jamais revus ?

– Non. J’espère qu’ils s’en sont sortis.

– Nous sommes en 1878, tu as 10 ans et viens d’être « adopté ».

– Oui, par une vielle cubaine, noire, très pauvre. Je l’aidais au quotidien. On s’aimait bien. C’était en quelque sorte ma mère de lait.

– Drôle de mère quand même, puisque 2 ans plus tard, alors que tu as à peine 12 ans, elle te vend à un riche marchand portugais …

– Ne la juge pas et replace plutôt les faits dans leur contexte. Elle était vieille, très pauvre, vivait dans un quartier misérable de la Havane, dans ces conditions comment aurait-elle pu m’élever ? Alors quand l’opportunité s’est présentée de me vendre à Monsieur Castagno, qui cherchait un jeune domestique à ramener en Espagne, elle a sauté sur l’occasion. Et tu veux que je te dise? Elle a réussi un véritable coup de maître.

– C’est à dire?

– Vendre ma liberté.

– Je ne te suis pas ?

– D’un côté, elle me vendait pour 245 pesos, une belle somme pour elle, et en même temps elle me libérait définitivement de l’esclavage. Je l’ai compris le jour où elle m’a laissé à Monsieur Castagno. Juste avant de nous quitter, elle a pris ma tête entre ses petites mains décharnées, m’a regardé droit dans les yeux et de sa voix éraillée m’a chuchoté: « No llores mi pequeño Rafael, en Europa no hay esclavos. Tu serás libre.»(« Ne pleure pas mon petit Raphael, en Europe, il n’y pas d’esclave. Tu seras libre ».)

– C’est vrai qu’à cette époque le droit international stipulait qu’un esclave débarquant sur le sol européen devenait automatiquement un homme libre. Je n’avais pas vu ça sous cet angle.

– Les faits sont comme des tableaux, on peut les interpréter comme on veut.

BILBAO : 1880

– Tu embarques donc pour l’Espagne avec ce riche marchand et arrives à Bilbao.

– Oui. Après plusieurs semaines passées en mer, un peu sur le pont, beaucoup dans la cale. Monsieur Castagno m’emmène alors dans sa propriété juste en dehors de la ville où je travaille à son service comme domestique. Puis, rapidement il m’envoie comme garçon de ferme dans la propriété de sa mère.

– Si au regard de la loi, tu n’es plus esclave, officieusement ça y ressemble quand même beaucoup.

– Oui bien sûr. Même si les conditions de travail étaient quand même bien moins pénibles pour un garçon de ferme en Espagne, que pour un esclave dans une plantation cubaine, mais le fait est que oui, je n’étais toujours pas libre.

– Deux années passent puis tu t’enfuis de la propriété.

– M’enfuir !? Ah non ! Un esclave s’enfuit, un garçon de ferme, part en douce. (Il rit). On n’a pas lâché les chiens pour me rattraper, tu sais.

BILBAO : 1882

– Tu as maintenant 14 ans et cette fois-ci, tu es définitivement libre.

– Quelle sensation! Toute ma vie tenait dans un simple baluchon et pourtant j’étais riche. Riche d’espoir. J’étais jeune, en pleine forme et découvrait la liberté, la vraie. Bien sûr, le quotidien était loin d’être facile, j’ai dormi dans la rue, dû me défendre, mais vu d’où je venais, ce que j’avais traversé, j’étais bien assez fort pour me sortir de là.

– Durant ta période « Bilbao », tu exerces de nombreux boulots pour survivre.

– Tu peux le dire! J’ai été docker, chanteur et danseur de rue, porteur de bagages, et puis j’ai fini par travailler dans les mines de fer. C’était très dur mais il y avait une grande solidarité entre mineurs. Solidarité que je retrouverais plus tard, dans la famille du cirque.

BILBAO : 1884

– Les mines pendant des mois et en 1884, à 16 ans, tu fais une rencontre qui va changer ton destin.

– Ah Tony Grice ! (il sourit)

– Peux – tu nous raconter cet épisode charnière ?

– Quand j’ai fait sa connaissance, je ne savais pas du tout qui il était. En fait Tony Grice était un clown, Anglais, et pas n’importe lequel, l’un les plus célèbres d’Europe…

– …excuse-moi Raphael, mais juste une petite précision pour les lecteurs qui l’ignoreraient : à l’époque les clowns avaient une importance artistique beaucoup plus grande que de nos jours. Ils étaient des stars, l’équivalent des acteurs d’aujourd’hui, et les clowns Anglais étaient les plus réputés.

– Exact. Donc à propos de Tony, je me rappelle bien du jour où il est venu me parler. C’était un dimanche. Mes camarades mineurs et moi fréquentions les bars des quais de Bilbao, c’était notre seule distraction. Les semaines étaient dures alors les jours de repos on se lâchait. Ça buvait, chantait, les uns couraient la gueuse, d’autres refaisaient le monde…

Et moi je dansais. Dieu que j’aimais danser! J’avais appris la gestuelle en regardant les esclaves Cubain …ça ressemblait à ce que vous appelez aujourd’hui le hip-hop.

– On pourrait dire alors que les danseurs de hip-hop te rendent en quelque sorte hommage quand ils dansent ?

– Ma foi ! « Chocolat, pionner du hip-hop en France » … Oh oui, oui écris ça, ça me plait bien ! (il rit).

– Et donc ce fameux dimanche de 1884 …

– Ah oui! Alors à un moment, je sors sur les quais devant le bar, j’improvise une chorégraphie devant mes camarades et c’est à ce moment que Tony Grice m’a aperçu.

– Impressionné par tes talents de danseur mais aussi par ta force physique, il te propose alors de t’engager comme domestique et homme à tout faire sur sa tournée, c’est ça ?

– Oui. J’ai abandonné la mine, mes compagnons, et l’ai suivi en tournée à travers l’Europe pendant 2 ans.

– Durant ces 2 ans, tu apprends petit à petit le métier de clown.

– Tony s’était rapidement aperçu de mon potentiel comique et moi aussi d’ailleurs. À chacune de mes apparitions sur la piste pour lui apporter ses instruments, le public riait. Alors il m’a intégré de plus en plus dans certains de ses numéros. Oh, je sais bien que beaucoup riaient d’abord parce que j’étais noir.

– Et tu ne te sentais pas un peu humilié ? Déstabilisé ?

– Monsieur André Gide a dit: « Moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête ». Et puis tu sais, beaucoup de ces rires étaient simplement dus à l’ignorance. N’oublie pas qu’à cette époque, l’immense majorité des gens n’avait jamais vu de noir. La plupart ne pensaient pas à mal, ils regardaient juste de façon naïve et candide ce clown à la couleur de peau différente de la leur. Alors non, ces rires ne me déstabilisaient pas.

J’avais vécu tellement de choses plus dures que ça. Et tu sais quoi ? J’en rajoutais même. Ils voulaient du « nègre » ? Alors je leur en donnais ! Je roulais des yeux, j’accentuais mes gestes, et plus ils riaient, plus je jubilais intérieurement. Parce que tout ce qui comptait pour moi, c’est d’être sur scène et un jour d’arriver à en vivre bien. J’avais trouvé ma vocation.

– Tony Grice t’intègre donc dans plusieurs de ses numéros.

– Oui. Il avait déjà un partenaire, mais c’est vrai que j’apparaissais de plus en plus sur scène. Par exemple, il me faisait monter sur une mule sauvage qui essayait de me jeter au sol, alors je tombais et les gens applaudissaient et en redemandaient. Et s’ils se moquaient ? Pas grave. J’aimais cette vie d’artiste même si à ce moment-là elle ne se résumait qu’à quelques apparitions. Je savais ce que je voulais faire maintenant. J’avais un but, et tous les rires moqueurs du monde n’auraient pas pu m’empêcher de l’atteindre.

PARIS : 1886

– Et en 1886, vous débarquez à Paris où Tony signe un contrat au Nouveau Cirque. Il faut savoir que c’était l’un des lieux les plus sélects de la capitale. Aristocrates, notables, artistes de renom, le tout Paris venait assister aux spectacles.

– Et quel endroit ! Le Nouveau Cirque était grandiose. Construit en dur, avec l’électricité, ce qui était nouveau, et il pouvait contenir 3000 spectateurs. Il avait aussi une particularité : la scène s’enfonçait sous terre, la piste se recouvrait alors d’eau et se transformait en une immense piscine. Ça a été la mode des pantomimes nautiques. Ce Paris de la belle époque était merveilleux, féerique. Tu te rends compte, en 2 ans j’étais passé de mineur dans les mines de fer de Bilbao à assistant d’un des plus grands clowns d’Europe dans la capitale mondiale du divertissement, de la mode et du luxe !

– Joli parcours. Et qui n’est pas fini, loin de là. Chaque soir tu es sur la piste. Tu prends de plus en plus de « bouteille » et au bout de 2 ans, tu décides de voler de tes propres ailes. Tu quittes Grice.

– En fait, bien que j’étais l’assistant de Tony , je n’en restais pas moins son domestique. Et un jour, chez lui, lors du baptême de son fils, j’ai renversé sans le faire exprès une saucière sur la robe de sa femme. Il s’est mis à me crier dessus devant tout le monde et m’a renvoyé. De toute façon, j’en avais assez de travailler pour lui, je comptais le quitter, ça a été l’opportunité. Même si je lui serais éternellement reconnaissant de m’avoir fait entrer dans le monde du cirque. Tiens, tu veux une petite anecdote ?

– Avec plaisir.

– Et bien à ce baptême, parmi les invités, il y avait un autre clown, un collègue de Tony. Et quand il a vu mon expression au moment de l’incident de la saucière, il a tellement rigolé intérieurement, qu’à cet instant précis, l’idée lui est venue de monter un duo avec moi.

– Non !? Tu veux parler de Footit ?

– Exactement. Footit. Avec qui j’ai partagé 15 ans de spectacle…parfois je me demande si ce soir-là, son envie de monter un duo avec moi n’était pas plutôt un truc pour emmerder Tony…(il éclate de rire). Mais il faut bien avouer que l’idée de ce duo a été géniale.

– C’est le moins qu’on puisse dire, puisque « Footit et Chocolat » 100 ans après font partie de la légende circassienne. Vous avez été des précurseurs dans le monde des clowns. Nous allons évidemment revenir à votre duo qui ne verra, en fait, le jour que quelques années après l’incident de « la saucière ». Mais raconte-nous ce qu’il s’est passé entre le moment où tu as quitté Tony Grice et le moment où tu as débuté avec Foottit ?

– En fait, lorsque monsieur Agoust, le régisseur du Nouveau–Cirque, qui faisait également office de directeur artistique…

– … qui était aussi mime et un grand jongleur.

– …tout à fait…donc quand il a appris que je n’étais plus avec Tony, il m’a proposé d’être la vedette d’une pantomime nautique. J’ai bien sûr accepté. Il m’a alors appris tous les « trucs » de la pantomime, entre autre la pantomime épileptique. Je savais bouger bien sûr mais il m’a apporté de la technique.

– Est- ce que Chocolat est réellement né à ce moment ?

– Artistiquement et techniquement oui. Footit a dit qu’il m’avait tout appris. C’est faux. J’ai appris des choses avec lui, c’est vrai, mais mon personnage de Chocolat est devenu célèbre bien avant mon duo avec Footit et ça, monsieur Agoust y est pour quelque chose.

– Il a vu que tu étais un véritable artiste.

– Bien sûr. C’était un professionnel, il avait l’œil et savait que j’étais doué. Il a aussi compris une chose: ma couleur de peau, mon altérité comme vous dites, loin d’être un obstacle, était au contraire une grande force, un avantage fabuleux. Il m’a aidé à « trouver » mon Chocolat.

– Comment ça ?

– Il avait vécu à Chicago quelques temps et était donc un des rares Français à connaître le Minstrel…

– Le « Minstrel » ?

– … Tu es déjà tombé sur des petits films d’époque où on voit ces blancs maquillés tout en noir et qui dansent, chantent, en fait qui caricaturent les noirs pour mieux s’en moquer … ?

– Ah oui ! Avec des grosses lèvres rouges…

– C’est ça. Et bien pour te la faire très courte, disons que Monsieur Agoust m’a apporté ce mélange de clown européen et de Minstrel américain mais en y effaçant cet esprit raciste que lui donnaient les américains. Si Chocolat est un précurseur et encore si moderne aujourd’hui, c’est grâce à ce métissage artistique …

– Comme souvent dans le métissage, ça donne de beaux fruits.

– Je ne te le fais pas dire. Cela dit, j’ai aussi beaucoup travaillé quand même (il rit)

– Mais c’est bien connu : « le talent sans travail n’est qu’une sale manie ». Donc chocolat s’est préparé en coulisse et entre en piste durant l’année 1888 avec son premier spectacle : « La noce de Chocolat ». Et dès le début c’est un véritable triomphe.

– Oui, je n’en revenais pas. Dans ce spectacle, j’étais à la fois clown, danseur, chanteur. J’ai vraiment tout donné. Quelle adrénaline! Ce brouhaha avant d’entrer en scène, l’estomac qui se serres, puis tu entres en scène et là, 3000 personnes qui ne regardent que toi. 3000 personnes qui rient puis à la fin t’applaudissent à tout rompre. Si tu savais le bonheur et la fierté qui vous envahit dans ces moments-là. Tu imagines? Moi le gosse des rues, l’ancien esclave, acclamé par des milliers de gens dans un des plus illustres lieux de la capitale culturelle du monde. Et chaque soir était en plus une victoire sur l’ignorance. Parce que je ressentais clairement une espèce d’énergie dans l’air, celle de ces spectateurs venus pour rire de moi, et qui ressortaient convaincus par mes prouesses scéniques et de mes talents de danseur. Je le voyais sur leurs visages, l’entendais dans leurs commentaires : ils étaient venus voir un noir, ils repartaient en ayant vu un artiste.

– Et je confirme, puisque dans les critiques de l’époque de « La noce de Chocolat » il n’y a eu aucune allusion à la question raciale. Parfois quelques-uns doutent encore: es–tu maquillé en noir ou réellement noir? Dans tous les cas, la presse est dithyrambique: «Chocolat est roi, Chocolat est maître, vive Chocolat ! » « Pas de bonne soirée sans Chocolat », j’en passe et des meilleures.

– Et bien dis donc, tout ça pour moi !?

– Tu deviens rapidement célèbre et très populaire, certains parlent même d’institution nationale.Tu es consacré comme l’un des principaux clowns de la capitale. Tu deviens même un des rois des nuits parisiennes de Montmartre aux Champs Élysée.

– C’est vrai que c’était la belle époque à la Belle Epoque. Oh, ne te leurre pas, il y en avait bien quelques-uns qui continuaient à se foutre de ma gueule mais qu’importe, j’étais tout en haut de l’affiche, je gagnais bien ma vie et faisais ce que j’aimais.

– Cette situation dure plusieurs années. Mais tu n’as pas joué uniquement dans « La noce de Chocolat » avant de monter le duo avec Footit ?

– Non bien sûr. Pendant 4 ou 5 ans, il y a eu d’autres spectacles dans lesquels je me suis produit. Je faisais partie de la famille du Nouveau – Cirque et si je dis famille c’est parce que s’en était vraiment une. Nous étions une troupe cosmopolite, russes, chinois, italiens, anglais, allemands, il n’y avait pas de différence entre nous, ça doit être le maquillage qui gommait les frontières (il sourit), nous n’étions citoyen que d’un seul pays: « Le cirque »… mais pour en revenir aux autres spectacles dans lesquels j’ai joué, chaque artiste de la troupe pouvait apparaître selon ses particularités, évidemment, j’avais d’office tous les rôles de noir…comme celui d’esclave dans « Cléopâtre » ou de domestique dans « L’île des singes » ou encore le roi africain dans « L’île coco »…

– Mais ça ne te gênait pas d’être réduit à ça ?

– Bien sûr c’était frustrant mais qu’est ce que tu voulais que je fasse ? Tout envoyer balader et me retrouver sans rien ? Et puis j’étais quand même connu et reconnu comme artiste, alors même si ces rôles étaient réducteurs, stéréotypés, tout le monde savait que je valais mieux que ça. Et puis la raison d’être d’un artiste est de jouer non ? J’aimais la scène, alors quels que soient les rôles, j’y allais à fond. Et soyons honnête, tu ne pouvais pas empêcher le grand public de voir malgré tout ma couleur, et de ça il fallait en jouer, commercialement parlant. Les gens aimaient me voir faire « l’idiot » alors allons-y ! Et je le répète la caricature du bon « nègre » les amusait plus par ignorance que par méchanceté. Bien sûr, qu’il y avait parmi eux de vrais racistes mais ce n’était pas le Mississippi loin de là. Alors oui, je jouais le jeu d’autant plus que j’avais des employeurs qui me payaient bien pour ça, voilà tout. Il me fallait avaler quelques couleuvres, mais en échange, j’avais beaucoup de satisfaction.

– Et entre autre l’amour…

– Oh oui. J’ai eu la chance de rencontrer une femme que j’ai aimée et qui m’a aimé.

– Marie Grimaldi. Une jeune femme du nord de la France.

– Nous avons sûrement été l’un des premiers couples mixtes. Elle était chanteuse quand je l’ai rencontrée. Elle avait déjà deux enfants, Eugène et Suzanne, que j’ai élevés comme mes propres enfants. Marie était une femme formidable. Belle, courageuse. Nous n’avons jamais eu d’enfant et ne nous sommes pas mariés mais ça ne nous a pas empêchés de nous aimer passionnément.

– La preuve en est qu’elle a exigé d’être enterrée sous le nom de veuve Chocolat. Elle est morte 7 ans après toi.

– Oui. C’était une sacrée bonne femme, une mère, une secrétaire, une conseillère, bref c’était Marie, l’amour de ma vie. Et ses enfants … nos enfants, étaient de bons petits. Je les aimais comme les miens. Je leur ai appris le métier du cirque … J’ai eu très mal quand la petite Suzanne est morte. Elle n’avait même pas 20 ans. Quant à mon fils Eugène, c’était vraiment un brave garçon.

– Nous reviendrons brièvement sur lui tout à l’heure … j’aimerais maintenant que nous évoquions ton célèbre duo avec Footit 

– Nous y voilà !

– On dirait que ça t’ennuie d’en parler …

– Non, non pas du tout. C’est juste que …

il reste songeur.

– C’est juste que ? …

– … il y a tant de choses à dire. De bonnes mais aussi de mauvaises, et comme ça fait déjà un moment que l’on discute, tu risques de manquer de temps. Il aurait fallu une interview spéciale « Footit et Chocolat » pour tout raconter. (il rit)

– Pour aujourd’hui, on peut déjà essayer de résumer et un jour peut être une autre interview « spécial duo » ?

– Pourquoi pas ? En tous cas, tu peux déjà constater, et j’en suis sincèrement ravi, que j’existais déjà avant le duo. Que mon histoire ne se résume pas seulement à « Footit et Chocolat » comme je l’entends trop souvent. Mais attention, je suis très fier de ce que l’on a accompli Footit et moi.

– Et tu peux l’être. Votre duo a marqué l’histoire circassienne et en particulier celle des clowns.Votre succès était tel que vous avez été les premiers artistes à faire de la publicité, mais aussi les premiers acteurs du cinéma muet.

– Avec les frères Lumière. On a même eu des jouets à notre effigie, des marionnettes, des jeux pour enfants…

PARIS : 1894

– Vous devenez très célèbres aux alentours de 1894. Votre succès est totalement mérité car, hormis la singularité d’être le premier duo « Clown blanc, Auguste noir »vous avez été des pionniers en introduisant des dialogues dans vos sketches, ce qui était totalement novateur. Vous êtes d’ailleurs considérés comme les premiers clowns à message.

– Nos saynètes étaient une sorte de théâtre burlesque. Moins d’acrobaties, de pantomimes, mais des dialogues. C’est Footit qui les écrivait. Nos sketches étaient en rapport avec l’actualité et les gens adoraient ça.

– Donc c’est lui qui a eu cette idée de Clown blanc et d’Auguste noir ?

– Dès qu’il me l’a proposé j’ai accepté. Si c’était à refaire aujourd’hui, je le referais évidemment, mais à 2 conditions.

– Lesquelles ?

– D’abord interpréter d’autres rôles que cet Auguste dans lequel j’étais cantonné. Parce que la caractéristique de ce personnage est d’être le souffre-douleur naïf du clown blanc, ce qui prêtait à confusion dans l’esprit du public.

– C’est à dire?

Quand par exemple le clown blanc donnait une claque à l’Auguste qui venait de faire une gaffe, le grand public l’interprétait, consciemment ou inconsciemment, par : le blanc intelligent corrige le noir idiot à cause de sa bêtise. Et c’était à chaque fois Raphael dans le rôle de Chocolat lui-même dans le rôle de l’Auguste qui se faisait toujours avoir par le clown blanc…

– C’est d’ailleurs de là que vient l’expression « Être Chocolat ».

– Oui. Pour résumer, nous jouions au second degré mais les gens riaient au premier degré.

– Pourtant, j’ai lu aussi quelques-uns de vos dialogues et je les ai trouvé assez violents, ce qui pouvait confirmer cette interprétation de blanc dominant, noir dominé. Des phrases comme » Monsieur Chocolat, je vais être obligé de vous frapper » ou « Nous allons jouer à nous crever les yeux. C’est moi qui commence ! » et bien d’autres dans cet esprit, reviennent régulièrement et difficile vu le contexte d’y voir le second degré.

– Les dialogues! Touché ! Et c’est exactement la deuxième condition que j’aurais exigée : avoir un droit de regard sur eux. Je sais très bien que Footit m’estimait sincèrement. Tu ne peux pas jouer 15 ans avec quelqu’un que tu n’apprécies pas. Et puis nous avons partagé tant de choses ensemble que forcément ça crée des liens. Il était intelligent, professionnel et avait cet humour anglais si décalé. Une fois il a déclaré « Mon personnage autoritaire et cruel fait réfléchir sur la méchanceté des hommes. » Il écrivait au second degré…mais peut-être se doutait – il que ce serait malgré tout pris au premier. Mais le public riait et pour lui c’était peut-être ça qui passait avant tout. En rire plutôt qu’en pleurer. Après on est d’accord ou pas avec ça.

– Tu en penses quoi toi ?

– Je ne sais pas trop en fait. On m’a parfois pris pour un pauvre idiot, mais d’un autre côté on m’a porté aux nues. En fait, j’ai fait mon métier sans trop me poser de questions. Au quotidien je vivais bien, fréquentais Montmartre, rencontrais du beau monde, gagnais correctement ma vie, j’avais l’amour… Une chose est certaine, c’est mon talent allié à ma couleur qui a fait ma réussite. Alors oui, il y a un revers à la médaille, j’ai parfois été humilié, raillé, mais ce genre de chose arrive à tout le monde, et si ce n’est pas à cause de la couleur c’est pour d’autres raisons, mais le résultat est le même, tu en prends plein la gueule. Ça fait partie de la vie. Tu as interviewé Flora Tristan ?

– Oui.

– Elle n’a pas été humiliée, maltraitée, moquée elle aussi ? Elle en a pas pris plein la « gueule » ?

– Oh que si !

– Et pourtant elle était blanche, belle, et issue de la bourgeoisie. Je ne compare pas les souffrances, c’est juste pour dire que nous avons chacun notre destin avec nos épreuves à relever en utilisant nos propres armes. La mienne était l’art du cirque. Alors oui, avec le recul, j’aurais pu demander à Footit de faire plus attention à ce qu’il écrivait. Par exemple, inverser les rôles de temps en temps… ou alors jouer des personnages où la couleur n’avait aucune importance…ou je ne sais quelles autres situations…mais ça ne s’est pas passé comme ça…

– Donc pour en revenir à votre carrière, à partir de 1894, on vous voit partout, au cirque bien sûr mais aussi aux Folies-Bergère, à des soirées spéciales, des banquets, vous êtes très demandé. C’est à cette époque que tu rencontres les frères Lumière, Toulouse Lautrec avec qui tu deviens ami …

– Ami est un bien grand mot, mais c’est vrai qu’on s’est fréquenté pendant un temps…

– Pour résumer, cet état de « grâce » dure une dizaine d’années, jusqu’en 1905. Et à partir de cette année-là, c’est le début de la fin. Ça commence avec le Nouveau–Cirque qui ne renouvelle pas votre contrat. Puis vous êtes de moins en moins demandés et disparaissez petit à petit de la scène parisienne jusqu’à la dissolution de votre duo en 1910. Comment expliques-tu aujourd’hui cette chute ?

– Pour deux raisons. L’une politique, l’autre artistique.

– Pour la politique, je suppose que tu fais allusion à l’affaire Dreyfus ?

– Oui.

– Je rappelle qu’en 1894 avec la condamnation de Dreyfus mais surtout en 1898 avec le « J’accuse » de Zola, l’affaire Dreyfus prend d’énormes proportions et aboutit à la politisation de la question raciale qui donne naissance à un fort courant antiraciste.

– C’est ça. Et du coup, le stéréotype que nous incarnions, le noir souffre-douleur du blanc, dérangeait.

– Tu as l’air de leur en vouloir ?

– Tout ça est tellement complexe. Oui, je leur en veux parce qu’ils ont contribué à la dissolution de notre duo et détruit ma carrière et non car ils avaient raison d’être choqués par une certaine image que l’on renvoyait. Encore complexe parce que peu de temps avant l’affaire Dreyfus, Jules Ferry déclarait à la chambre des députés: « Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ». Et je trouve ça bien plus violent que nos « clowneries ». Je ne te parle même pas des zoos humains du jardin d’Acclimatation ou du village nègre de l’exposition universelle … et puis d’un autre côté les droits de l’homme sont nés en France suite justement à l’affaire Dreyfus. Alors va y comprendre quelque chose dans tout ça.

– Il est vrai qu’on nage en plein paradoxe.

– Et aussi un peu dans l’hypocrisie. Mais la nature humaine est ainsi faite. Compliquée. Bref, la toute nouvelle patrie des droits de l’homme ne pouvait plus se permettre de montrer un noir frappé par un blanc. Et bien que nos spectacles ne se résumaient pas qu’à ça, ça en faisait partie c’est vrai.

– Et tu as parlé de raison artistique?

– Il y a aussi le fait évidemment que nous nous sommes démodés. Même ma façon de danser paraissait datée à côté du cake – walk américain qui débarquait en France. De toute façon tout passe, tout lasse.

PARIS : 1910

– Une fois le duo disparu, qu’est-ce que tu as fait ?

– J’ai tenté une reconversion au théâtre, mais contrairement à aujourd’hui, à l’époque je maîtrisais mal le français, impossible alors de dire de longs textes. De toute façon, j’étais un clown, un acrobate, un danseur, pas un comédien. Et puis quelqu’un qui vient du cirque, et qui veut jouer au théâtre, quelle offense pour les puristes !

– Pourtant tu n’en as pas fini avec le clown Chocolat et tu as gardé le meilleur pour la fin. Durant cette difficile période que tu traverses, tu vas faire la plus belle chose de ta vie, celle qui laissera une trace indélébile de ton passage sur terre… mais je te laisse en parler.

– Oui, c’est vrai que s’il y avait qu’une seule chose à retenir de ma vie, j’aimerais que ce soit celle-ci : J’ai été le premier clown à aller jouer pour les enfants dans les hôpitaux. J’y suis allé deux fois par semaines pendant des années. J’étais payé en rire et jamais je me suis senti aussi riche (il rit). J’avais créé, sans le chercher, le concept de thérapie par le rire. Quand je dis que je n’ai pas cherché, je veux dire que ça m’a été naturel d’aller vers eux. Je n’ai pas réfléchi. J’avais envie de leur apporter quelque chose. Je pensais à Suzanne partie si jeune à cause d’une santé fragile… Les gosses adoraient Chocolat alors je suis allé les voir.

J’étais bien plus ému et touché par le rire de quelques gamins en chemise de nuit banche que par ceux de 3000 spectateurs endimanchés. Au bout de quelque temps, les médecins ont constaté qu’après mes passages, des petits allaient mieux et certains guérissaient même. Non mais tu te rends compte !? C’était génial ! Génial dans le sens où ça dépassait ma personne. Si Chocolat pouvait apporter ça, d’autres clowns le pourraient aussi.

– Tu as laissé un magnifique héritage. A côté de ça, ta descente continue. Tu trouves de moins en moins d’engagements. En 1912, ton fils Eugène tente bien de te remettre le pied à l’étrier en te proposant de faire un duo avec lui : « Tablette et Chocolat »

– Et je l’en remercie encore. J’étais emballé. Travailler avec mon fils me rendait à la fois fier et heureux. Nous avons commencé à nous produire, malheureusement la guerre a éclaté et Eugène a dû rejoindre le front en 14.

– Au moins, il n’est pas mort sur un champ de bataille.

– Dieu merci. Il a même fait une petite carrière de clown dans les années 20.

BORDEAUX : 1917

– Quant à toi, « la galère continue ».

– Oui. Marie tentait bien de me remonter le moral, mais je n’étais pas bien. Et puis physiquement, c’était dur. J’avais 49 ans. Aujourd’hui c’est jeune, mais pour l’époque c’est déjà vieux, surtout avec la vie que j’avais menée. Et comme je buvais de plus en plus, ça n’arrangeait pas les choses. Malgré tout, j’ai été engagé pour une tournée par la troupe du Raincy. Et à l’automne 1917, nous avons installé notre chapiteau à Bordeaux, place des Quinconces.

– Et le soir du 3 novembre 1917, tu ne le sais pas encore mais tu viens de donner ta dernière représentation.

– Oui. Après avoir joué ce soir-là, je suis rentré à pied, pour rejoindre la rue Saint Sernin où je logeais. J’ai longé la Garonne. Il faisait froid. Je me sentais très fatigué et toussais beaucoup. Arrivé place de la Bourse, j’ai pris à droite et remonté jusqu’à la place Gambetta, puis jusqu’au 43 de la rue Saint Sernin. Je suis monté me coucher. Je me sentais de plus en plus mal et j’ai fini par m’endormir. Et au matin du 4 novembre, je ne me suis pas réveillé. Ni ce matin-là ni plus aucun autre.

– Nous arrivons à la fin de cette interview. Je te remercie beaucoup d’avoir répondu à mes questions.

– Mais c’est moi qui te remercie de m’avoir donné la parole.

– Vraiment ravi de ce moment passé avec toi. Je te laisse partir maintenant. Au revoir Raphael.

– Au revoir Franck … ah, une dernière chose : finalement comme nom, je préfère Chocolat. Les enfants m’ont toujours appelé comme ça.

Il s’évapore...


***
Page de couverture du livre "les mémoires de Footit et Chocolat"
***
J'en termine là avec cette mini-série sur les billes de clown : j'espère Christophe que tu les recevras complètes, et dans les meilleures délais. A l'intérieur de chacune, un chapelet de photos de l'artiste monté sur un ruban.

Boîte 4/5 : Grock, le plus grand clown musicien, pour le MIAP de Christophe

GROCK, le plus grand clown musicien 
(1880-1959)


Fabuleux artiste, jongleur et acrobate, reconnu par ses pairs comme le plus grand clown musicien, il parlait six langues couramment et jouait de plus d'une vingtaine d'instruments. En soixante ans de carrière au music-hall, il a composé plus de 2500 mélodies. 

Cependant, si l'on y regarde plus en détail, voici ce que furent les différentes facettes de la personnalité de cet artiste.
Le Suisse Grock, clown poétique et homme d'affaires pragmatique

De son vrai nom Adrien Wettach, Grock a hissé son métier au sommet. Mais derrière le clown, il y avait aussi l'homme d'affaires spécialiste de l'autopromotion et l'entrepreneur peu regardant. 

Le plus grand clown du XXe siècle était un Suisse. Légende du cirque et du music-hall, Grock a fait rire pendant cinquante ans des millions de gens sur la planète avec un seul et même numéro qu'il a affiné tout au long de sa carrière. Un numéro où son personnage naïf présentait les traits les plus touchants de l'humanité autant qu'il en pointait les vanités et en révélait les absurdités.

Un documentaire passionnant, nourri d'archives et doté d'un vrai point de vue, "Grock - Ombres et lumières d'un clown de légende", disponible sur Play RTS, rend hommage au talent méticuleux de l'Auguste musicien tout en interrogeant un autre aspect du personnage.

Adrien Wettach, son vrai nom, était aussi un entrepreneur de spectacles avisé, dur en affaires, qui a su jouer avec les tendances de son temps, parfois jusqu'à entraîner le clown dans les pages sombres de l'histoire.
Le documentaire d'Alix Maurin et Fabiano d'Amato ne dit rien ou presque des années qui précèdent l'apparition du personnage de Grock. Pourquoi? Les deux auteurs développent cette hypothèse: la propension d'Adrien Wettach à mettre en scène son personnage Grock, à la vie comme à la scène, dans le but de suggérer sa propre réussite, de contrôler son image et de construire son mythe.


Né le 10 janvier 1880 dans le Jura bernois, Adrien est issu d'une famille plutôt heureuse malgré quelques revers de fortune, aimant la musique et en jouant, proche du monde circassien. Le petit Adrien est à bonne école. Et il faut aussi savoir rester jeune. Jusqu'à sa dernière représentation en octobre 1954, Grock saura sauter de sa chaise en équilibre sans frémir.

  1.  Annoncer à la presse sa lassitude et son désir d'arrêter la scène
  2.  Faire une tournée d'adieu
  3.  Offrir à ses admirateurs la possibilité de se consoler en allant voir le film. Leur montrer qu'il est un éternel saltimbanque et, mine de rien, annoncer son retour
  4. Publier ses mémoires où il peaufine sa légende d'homme parti de rien, devenu riche et célèbre grâce à son travail et son talent.

Génie de la publicité

Le documentaire reste muet sur ses années hongroises et commence au début du XXe siècle, en 1903, quand le jeune homme prend le nom de Grock, en proximité sonore avec le nom de son partenaire, Brick, avec qui il développe sa fibre musicale.

Il n'est encore qu'un Auguste parmi d'autres quand il se produit à Paris, au cirque Medrano, comme faire-valoir du clown blanc Antonet. A l'époque, les clowns avaient comme fonction principale de distraire le public entre deux numéros périlleux; ils servaient d'interludes. Le jeune Jurassien sait que pour percer, il faudra alors qu'on parle de lui. Il achète en 1909 une voiture de luxe, ouverte, qui lui sert de véhicule publicitaire. Un clown au volant de la modernité? Le tout Paris artistique en frémit. Pari gagné.

Le début du siècle voit l'essor du music-hall. Grock sait que c'est là qu'il doit aller. L'occasion se présente, à Berlin, au Wintergarten, temple européen du divertissement. Comprenant que la scène n'a rien à voir avec une arène de cirque, Grock unifie les différents intermèdes du duo en un seul numéro et prend ainsi le pouvoir sur Antonet qui ne le supporte pas: Grock a inversé la hiérarchie des clowns et fait de l'Auguste, d'ordinaire soumis, le personnage principal.

Des répliques cultes

Grock multiplie les engagements à travers l'Europe. Son nouveau duo avec le musicien Géo Lolé est en Russie lorsqu'éclate la guerre. Il se réfugie à Londres, où il développe son art et son sens des affaires. Musicien virtuose et compositeur prolifique, il s'associe à un éditeur qui publie ses partitions. Grock assoit sa renommée et négocie durement ses contrats. Il devient le clown le mieux payé du monde et en fait un argument publicitaire: tout ce qui est rare est cher. Il est sollicité pour convaincre les Anglais d'acheter des bons du Trésor pour financer l'effort de guerre. Il est proche de Churchill et se produit devant la reine.

A regarder, le Warum de Grock

La guerre terminée, après une tourné triomphale à New York qu'il n'aime pas en raison de la prohibition, Grock revient en Europe. Il sait flatter son public, adapter ses répliques en fonction des pays, parler leur langue. Tout le monde s'approprie son personnage d'innocent et ses répliques cultes comme "sans bla-ague" et son "pourquoâ" décliné en quinze langues différentes. Il est le roi des clowns.

Rivalité avec Chaplin

Mais un autre prétendant se profile. Il est Anglais et règne sur le monde du cinématographe. Grock admire Chaplin, musicien comme lui et inventeur d'un personnage. Il rêve de l'égaler en notoriété à l'écran. Alors en 1930, Adrien Wettach produit et scénarise "Grock, la vie d'un grand artiste" où il révèle la vie privée des clowns. Le film est tourné en grande partie dans son château de la Riviera italienne, une demeure à l'image de sa démesure, avec des plates bandes et des sculptures à son effigie. Pour assurer le succès du film, il organise une campagne de promotion en quatre actes.

Le film, autopromotionnel et sans vision, est un échec. Retour au music-hall. Il ne sera pas le nouveau Chaplin même si les deux hommes, qui s'admirent mutuellement, se donneront une accolade légendaire en 1953 lors du passage du cirque Grock à Vevey.

Les années troubles

Le music-hall reste son territoire et c'est à Berlin, déjà sous le joug du national-socialisme, qu'il triomphera.

Adrien Wettach ne fait pas de politique, il veut seulement vivre, et pour vivre il doit jouer. Peu importe le contexte. Naïveté ou indifférence opportuniste? Il n'aura par exemple aucun scrupule à manger à la table de Mercedes, avec l'insigne nazi. Cette même marque, à la solde du régime, lui proposera une voiture à moitié prix chaque année en échange de publicité dans ses programmes. Il ne voit pas le mal, cela fait longtemps qu'il associe son nom à des marques ou des produits. Et quand en janvier 1939, en dépit des faveurs dont il bénéficie, on lui demandera de produire un "certificat d'arianité", il n'y verra qu'un tracas administratif, rien d'autre.

Retour de bâton

La guerre le renvoie dans son refuge majestueux de Ligurie, dont il sortira en 1942, à l'initiative de l'organisation "La Force de la Joie", pour jouer à Berlin devant des blessés et des ouvriers de l'armement. Deux ans auparavant, à la demande de Goebbels, il acceptait de jouer pour des soldats allemands en convalescence en Ligurie. Toujours flatté d'être reconnu par les grands de ce monde, il se vantera même après la guerre d'avoir été, selon les mots du Führer, "le seul artiste qui ne m'a jamais lassé".

A partir de 1944, l'Europe se libère de l'étau fasciste et Grock est invité à se produire devant les victimes du nazisme. Dès le printemps 1945, ses relations avec le Troisième Reich sont dénoncées, notamment par un dessin de presse en une du quotidien satirique bernois "Bärenspiegel". La polémique éclate en France et en Suisse.

Adrien Wettach ne comprend pas l'attaque et dit qu'il aurait pu jouer devant n'importe quel public. Dans ses mémoires qu'il complète en 1946, il développe une explication humanitaire, basée sur sa neutralité suisse et le fait de n'avoir joué que devant des blessés. Il se défend aussi de tout antisémitisme, rappelant ses nombreuses et fidèles relations avec des juifs, comme son partenaire Max van Embden.

Il finit de restaurer son image en 1950 avec un film "Au revoir Monsieur Grock" de Pierre Billon, où il se met en scène comme messager du rire universel, au service de la paix. La première mondiale a lieu au cinéma Métropole, à Lausanne, dans l'immeuble même où désormais il habite.

Retraite et création de son cirque

Le public lui pardonne comme il pardonne toujours à ceux qui les divertissent. Grock retrouve la scène. Entrepreneur dans l'âme, il fonde son propre cirque en 1951 et innove avec une arène tournante qui permet de le voir de tous les côtés. Il donnera sa dernière représentation le 10 octobre 1954, puis incarnera encore une fois son propre personnage dans le film  "Le Cirque immortel" qui parachève l'image du clown absolu.

Il meurt le 14 juillet 1959, à l'âge de 79 ans. Quelques mois auparavant, il retrouvait Joséphine Baker, autre star du music-hall des années folles mais au parcours diamétralement opposé pendant la guerre, rappelant qu'il fut non seulement le clown du siècle mais aussi un musicien virtuose sachant jouer de 24 instruments.

d'après un documentaire  diffusé sur la RTS,  révèle ses différentes facettes, par Marie-Claude Martin

Le clown Grock. - Radio Télévision Suisse
Grock : L'Incroyable Histoire d'un clown de Légende- Vidéo publiée sur la chaine Youtube de L'Encyclope
***
Voici pour toi Christophe, l'avant-dernière boite dont je te souhaite une bonne réception.

Boîte 3/5 : Oleg Popov, le plus vieux clown du monde, pour le MIAP de Christophe

Oleg POPOV : une exceptionnelle longévité sur la piste
(1930-2016)

Moins connu en France que les autres artistes présentés dans mes "boîtes à clown", car de nationalité russo/soviétique , j'ai eu la chance de voir Oleg POPOV sur la piste du Cirque de Moscou, un jour de fête de Noël du comité d'entreprise du travail de ma maman. Bien que cela date d'une soixantaine d'années, je visualise encore ce  personnage extraordinaire dont les facéties étaient empreinte d'une grès grande poésie et je n'ai jamais oublié son nom.



Popov est né le 31 juillet 1930, fils d'un réparateur d'horloges. À l'âge de 12 ans, il commence à travailler comme apprenti typographe pour le journal Pravda , puis rejoint le club athlétique de la Pravda . Là, en 1945, quelqu'un lui suggéra de postuler à l'École d'État du cirque et des arts variés de Moscou (mieux connue sous le nom d'« École de cirque de Moscou »). Il y fut accepté et y étudia l'acrobatie, la jonglerie et d'autres techniques de cirque, obtenant son diplôme en 1949. Il fit ses débuts en 1952 au cirque de Tbilissi en RSS de Géorgie . Par la suite, il poursuit sa carrière au cirque de Moscou sur le boulevard Tsvetnoï (aujourd'hui cirque Nikouline).

En 1955, Popov se produit pour la première fois à l'étranger, à Varsovie, et l'année suivante, il part en tournée avec le cirque de Moscou en France, en Belgique et en Angleterre. Il est immédiatement remarqué par la presse, ce qui fait de lui une star du cirque. Le régime soviétique s’est rapidement appuyé sur son succès à l’étranger et l’a transformé en ambassadeur de bonne volonté de l’Union soviétique. Il apparaît à l'Exposition universelle de Bruxelles en 1958 et est diffusé depuis Moscou à la télévision américaine en 1957. Il fait une tournée aux États-Unis en 1963 et 1972 avec le Cirque de Moscou. En 1969, Popov a reçu le titre d' Artiste du peuple de l'URSS . Il effectue de nombreuses tournées à travers le monde au cours des années suivantes avec le Cirque de Moscou. En Australie, il fut nommé roi de Moomba (1971).

Popov a joué le rôle de clown, combinant ses talents de mime, de funambule et de jongleur. Lors du 8ème Festival International du Cirque de Monte-Carlo en 1981, il reçoit le très convoité prix Clown d'Or en hommage à sa brillante carrière. Son personnage de clown a suivi la tradition du personnage populaire russe "Ivanushka", qui trompe les autres et qui se taquine lui-même.

Au début des années 1990, après la chute de l'Union soviétique, il a fait une tournée avec une troupe du cirque de Moscou en Allemagne pendant plusieurs années, où il s'est finalement installé. Il s'est ensuite produit à de nombreuses reprises en Allemagne, dans des spectacles de cirque, à la télévision ou avec son propre spectacle de tournée. Il a épousé Gabriela Lehmann, une artiste de cirque allemande, en 1991. Elle était de 32 ans sa cadette. En 2006, Popov a été invité à se produire au 30e anniversaire du Festival international du cirque de Monte-Carlo. À 75 ans, il a reçu une ovation debout.

En 2015, il revient pour la première fois en Russie après 28 ans passés en Allemagne ; c'est lors du premier gala « Master » (l'équivalent russe de la cérémonie des Oscars ) au cirque d'État de Sotchi, où il reçoit une longue ovation debout.

Popov est décédé le 2 novembre 2016, à l'âge de 86 ans, des suites d'un arrêt cardiaque alors qu'il était en tournée, dans un hôtel de Rostov-sur-le-Don.
Vidéo publiée sur la chaine Youtube Circofrénie - Spectacle de 1957 - Le clown Oleg Popov sur la scène de l'émission "Trente six chandelles". Après son numéro avec une poule comme partenaire, il est interviewé par Jean Nohain.
Oleg Popov et la marionnette Antoschka / Vidéo publiée sur Youtube par KLUNNI TV
Le clown Popov sur la chaine Youtube de Sergueï Borodinov
***
« Ah ! Si le clown était venu !
Il aurait bien ri, mardi soir :
Un magicien en cape noire
A tiré d’un petit mouchoir
Un lapin, puis une tortue
Et, après, un joli canard.
Puis il les a fait parler
En chinois, en grec, en tartare.
Mais le clown était enrhumé :
Auguste était bien ennuyé.
Il dut faire l’équilibriste
Tout seul sur un tonneau percé.
C’est pourquoi je l’ai dessiné
Avec des yeux tout ronds, tout tristes
Et de grosses larmes qui glissent
Sur son visage enfariné. »

Maurice Carême

***
Voici donc la troisième boite sur cinq, dont je te souhaite une très bonne réception, Christophe!